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Discussions autour de "Au Point mort"

Publié le par Nathan Berghen et Gérard Vincent

 

À l'occasion de la sortie du livre, et grâce à l'obligeance d'un ami journaliste, un bref entretien sur les grands axes de réflexion de l'ouvrage… 

– Vous avez choisi la forme dialoguée, pour un essai sur la politique et sur la vie publique en France ? Pour quelle raison ?

– En effet, c’est la même technique, et c’est le même personnage d’En Marche arrièrequi reviennent dans ce nouveau livre. Il me semble que le dialogue, qui est quand même une vieille tradition d’écriture philosophique, se prête bien aux entreprises de démystification. Tout comme le conte à la manière de Voltaire, il permet l’ironie, la remise en cause, la satire, sans que l’on tombe non plus dans le pamphlet brut de décoffrage. L’humour est toujours le pire ennemi des pouvoirs, aussi bien sous les régimes autoritaires que sous les démocraties de masse où tout est affaire de communication politique, où tout est ajusté en fonction des impératifs de l’image que veulent vendre les dirigeants… Mais par rapport à En Marche arrière, l’approche choisie est nettement différente. Là où le précédent dialogue se centrait sur l’actualité des campagnes électorales de 2017, celui-ci propose une réflexion de plus longue haleine, en partant du traitement de la crise économique démarrée en 1974-1975 pour remonter des années 1970 jusque vers notre siècle.

– Dialogue conduit non plus avec une personnalité politique en retraite, comme précédemment, mais avec un interlocuteur issu du monde universitaire,

– En effet, c’est une sorte d’oracle de la science politique contemporaine, qui avait cru judicieux d'aller offrir services et conseils au candidat Hollande, en 2012, et qui s’est trouvé brutalement remercié une fois ledit Hollande rentré à l'Élysée. Vexé, le bonhomme s'est cloîtré dans sa maison de campagne, quelque part dans le Perche, et a même choisi de devancer sa retraite de l'Université de Nanterre, tout en essayant de préparer son atterrissage dans une institution étrangère plus accueillante. 

– Mais parallèlement aux questions que le journaliste lui pose, on peut estimer que l’actualité les a tous les deux rattrapés, puisque ces entretiens avaient été menés entre l’automne 2018 et la fin de 2019, et que depuis…

– Oui, en effet, et la datation a son importance. C'était alors une période bien difficile pour le pouvoir macronien, pris entre la contestation montée d'en bas, avec les « gilets jaunes », et l'incendie allumé d'en haut, avec son chantier de la retraite à points – cette réforme du mode de calcul des retraites dont on se demande un peu, à présent, ce qu'elle est devenue, dans un pays contraint de vivre au jour le jour, au gré de l'actualité d'une épidémie qui, vous avez raison de le dire, a tout bouleversé.

– C'est donc le même jeune journaliste d’En marche arrière, qui revient dans ce livre. Vous ne craignez pas l’effet de répétition ?

– Pourquoi ? C’est au contraire très commode d’avoir un personnage récurrent. En effet, c’est le même que nous avions laissé dans En marche arrièresur les berges de la Seine, au milieu d'une foule de flâneurs regardant distraitement les étals des bouquinistes. Il se demandait ce qu’il adviendrait du texte de ses entretiens avec la sénatrice F., sans se douter que celle-ci ne vivrait plus que quelques mois… Je ne cherche pas à proposer de lui un portrait très fouillé, je ne lui donne pas non plus de vie privée, vous savez : c’est avant tout par sa tournure d’esprit qu’il m’intéresse. C’est un peu malgré lui qu’il passe pour un provocateur, qui prêche le faux pour savoir le vrai et qui joue les naïfs – à la base, c’est avant toute chose un esprit curieux, qui ne s’en laisse pas compter, qui n’accepte pas les vérités toutes faites. Je suis sûr que dans les faits, c’est un bon journaliste !

– Vous dites qu’il est tenu à distance par la grande presse, mais il l’a cherché, d’une certaine manière, pas vrai ? Selon vous, ça lui donne davantage de crédibilité ?

– En effet, les rapports sont assez moyens entre lui et les grands journaux depuis l’épisode précédent : rappelons qu'il avait été prié par son employeur de garder sous le coude les entretiens que lui avait accordés cette femme politique très âgée et retirée des affaires, au sujet des élections de 2017. Mais ça ne l’a pas empêché de les faire connaître par d’autres voies. Ici, il s’assume comme opérateur indépendant, si vous voulez : il cherche à trouver des interlocuteurs qualifiés acceptant de lui parler pour poursuivre son travail d’investigation. À sa place, vous feriez pareil, je suppose ? Mais quand on est grillé dans son milieu professionnel, la tâche est moins facile qu'on ne le pense. À moins qu'on ne s'adresse à un autre individu qui est lui-même plus ou moins mis sur la touche dans son milieu à lui ? C'est en tout cas le pari que fait notre héros en allant dénicher le professeur Straub.

– Un politiste pour parler de politique économique, ou bien de politique tout court ?

– De politique tout court, c’est exactement ça. L'objet du dialogue auquel ce respectable savant accepte de se prêter, ce sont en effet les politiques opposées à la crise économique entamée vers 1975 et poursuivie…eh bien, jusqu’à quelle date, au fait ? A-t-elle pris fin, et si oui, quand ça ? Ou bien se continue-t-elle à présent ? Personne ne saurait le dire de manière bien sûre, surtout depuis 2000 où il y a eu des fluctuations, des récessions, des « bulles », des accidents de conjoncture. Disons qu’aujourd’hui, on préfère parler de « mondialisation » que de crise, c’est plus neutre et c’est moins risqué. Mais c’est déjà une manière de dire qu’on ne peut rien y faire. Or, même si tout est orchestré pour nous le faire oublier depuis pratiquement deux décennies, on peut en être persuadé : les difficultés et les tensions que rencontre en ce moment le pays ont leur source dans le fruit le plus durable et le plus problématique de cette crise économique qui n'a jamais vraiment connu de point final : le chômage de masse – les presque 4 M de personnes sans emploi, auxquelles il faut ajouter les plus ou moins 3 M pour lesquelles l'emploi n'est que partiel, précaire, sous-payé et instable, soit pas très loin de 25% de la population active qui aujourd'hui sont touchés… S’il n’y avait pas ce mal qui entretient la spirale de la misère et de la « débrouille », qui ronge le lien social et défait les solidarités, il n’y aurait pas la violence que tout le monde sent monter, oppressante, à l’heure actuelle, il n’y aurait pas les extrémismes. Mais qui ose encore le dire franchement ?

– Mais l’analyse que vous proposez, à travers vos deux personnages, pointe du doigt une forme de rupture durable entre les élites dirigeantes et le peuple, durable et peut-être irréparable ?

– Tout en contribuant, chacun à son tour, à faire abandonner l'objectif de combattre et de réduire le chômage, qui pourtant fut longtemps l'enjeu majeur de la compétition électorale et du débat public, les différents courants politiques qui ont été aux responsabilités depuis quarante ans ont aussi travaillé, subrepticement, à rapprocher les élites dirigeantes autour d'un plus petit dénominateur commun : un credo social-libéral vague, où les bonnes intentions tiennent lieu d'affichage et dissimulent un désengagement inavoué de l'État vis-à-vis de ses principales missions au service du bien public. Car le macronisme, en tant que conjonction des modérés de tous les bords, n’est pas sorti d’un chapeau et d’un coup de baguette magique : il est le couronnement d'un long processus de confusions et d'abdications successives de la part des partis de la gauche et de la droite de gouvernement.

Et ainsi, depuis trois ans, on a un chef de l’État qui prétendait sortir de nulle part et incarner une forme de rupture alors qu’il était le pur produit de la sélection des élites à la française (c’est un énarque qui a pantouflé dans la banque d’affaires, il faut quand même le rappeler !). Et autour de lui… Eh bien autour de lui, vous avez une équipe dirigeantequi pilote des chantiers d'apparence très ambitieuse, mais à la fois sans avoir tout à fait obtenu des scrutins de 2017 la légitimité pour le faire, et en même temps sans avoir non plus exactement de comptes à rendre à personne, puisqu’elle est une force partisane vierge de tout passé et de tout ancrage. Cela fait qu’elle est désormais prise au piège de son propre volontarisme réformateur,et c’est là que j’entends montrer que cette impuissance, ou plutôt cette propension à se griser de mots et de promesses en guise d’agir, prend ses racines dans cette phase de redéfinition profonde des missions de l’État, du périmètre d’intervention de la politique, pour le dire vite, qui s'est étalée pendant les années 1975-2005.

– Selon vous, la mauvaise gestion de la crise du covid-19 vient d’en donner une démonstration inquiétante.

– En effet, et c’est la raison pour laquelle la pandémie est présente au début du livre, à travers une longue lettre rétrospective de Straub au narrateur, datée de la fin du printemps 2020. On peut y voir la synthèse de toutes les apories auxquels conduit actuellement l’exercice du pouvoir à la française : défaut de préparation, d’anticipation, de projection – depuis le mois de février, rien ne s’est passé comme attendu – mais aussi déficit de réflexion, de surplomb. C’est une politique de l’émotion et de l’urgence qui a été conduite, mal proportionnée au danger auquel il fallait faire face, et au totalmaximaliste par peur– par peur d’être jugée insuffisamment interventionniste et protectrice !

– Mais vous choisissez aussi d’illustrer ce phénomène du « plus petit dénominateur commun de la culture dirigeante » à la française par deux domaines d’application qui ne sont pas nécessairement au cœur des préoccupations du public : la politique d’enseignement et de recherche, et puis la politique extérieure.

– Peut-être ne sont-ils pas au cœur des préoccupations du public, ça c’est vous qui le dites, mais la première est fondamentale pour tout politicien qui veut s’afficher en ambitieux réformateur, légitime à intervenir dans le champ politique, et la seconde est tout de même essentielle pour expliciter quelle idée on se fait de son propre pays, surtout dans le contexte international bien tourmenté qui est le nôtre… Et les deux se situent bien dans le périmètre de légitimité de l’État, qui a pour mission de préparer l’avenir. C’est assez logique par ailleurs que Straub parle de ce qu’il connaît, de son domaine d’expertise scientifique, je veux dire.

– Alors le tableau est-il aussi noir que ce que vous affirmez ?

– Dans l’un et l’autre domaine, il y a en tout cas tromperie sur la marchandise. La prétention à l’excellence (le label « qualité » de la science française, si vous voulez) et la prétention à la singularité (la voix de la France qui doit résonner partout, pour la politique étrangère) ne sont en fait que des mots creux. Le premier souci des sphères dirigeantes est de persuader qu’elles y croient très fort, quand tous leurs choix stratégiques révèlent absolument l’opposé, voire trahissent une volonté de démolition ou de dénaturation de l’existant. Comment le public s’y retrouverait-il ? Les individus aperçoivent très bien qu’ils sont bernés, bercés d’illusions, et que l’exercice du pouvoir est surtout synonyme d’impuissance. La désaffection et l’indifférence qui s’installent en maîtres aujourd’hui (alors même que tout le monde n’a que le mot de « citoyenneté » à la bouche) s’alimentent nécessairement à ce double discours du personnel dirigeant. À l'arrivée, cette coupure entre le pays et ses élites pourrait coûter très cher à tout le monde : riches et pauvres, jeunes et vieux, citoyens actifs ou citoyens désabusés… C'est donc un inventaire avant liquidation auquel il est procédé dans ce livre, avec l'espoir  – l'espoir, à vrai dire, assez mince – de servir d'avertissement. 

– Et quelles perspectives tracez-vous à vos personnages ?

– Je ne sais pas encore si Straub resservira, mais mon alter egojournaliste prévoit de proposer aux lecteurs dans un délai raisonnable (en tout état de cause en amont des débats que va inévitablement susciter l'élection présidentielle de 2022), un troisième et dernier épisode. Il nous conduira plus directement dans le bain des officines politiciennes et de la préparation des campagnes et des scrutins. Titre provisoire : En roue libre

 

                                         (propos recueillis par G.V., 12 novembre 2020)

Nat Berghen, Au point mort. Considérations sur une crise sans fin (168 p. , broché, 19 euros, ou bien  au format ePub, 8 euros)

est à découvrir sur le site de l'éditeur : www.editionsdubourg.com

Version Kindle, 8€ également, disponible à l'adresse : www.amazon.fr/dp/BO8NWCRYXL

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