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Zéro déchet, zéro péché ?

Publié le par Nathan Berghen

 

Si vous pensez que le consumérisme bio n’est qu’un mode un peu plus sophistiqué que les autres de distinction sociale, vous n’avez pas tort sans doute. Il suffit de voir le look de barbus propres sur eux qu’affichent les jeunes gens qui officient aux caisses du BioC’Bon de votre quartier pour saisir qu’on ne recrute pas, dans ces magasins, les mêmes salariés précaires, et souvent d’origine étrangère, que dans les petits supermarchés de quartier. L’atmosphère n’y est d’ailleurs pas la même. La musique sirupeuse ne vous prend pas à la gorge à vous donner envie de partir au plus vite, en hâtant les courses – quitte à revenir. Les clients sont d’un autre niveau d’études et de moyens financiers, cela saute aux yeux. Quoiqu’on puisse y apercevoir, à l’occasion, des personnages assez folkloriques, c’est possible, mais ce ne sont pas non plus de ceux qui font le tour des rayons pour regarder ou pour tuer le temps, comme on en voit dans nombre d’établissements et d’hypermarchés de périphérie. Ni ouvriers du bâtiment en quête d’un sandwich, ni miséreux… Autrement dit, la grande distribution bio vend aussi du standing social et satisfait au souhait d’entre soi de la classe moyenne supérieure. Au point sans doute qu’entrer dans certains de ses magasins possède quelque chose d’intimidant et de déconcertant pour certains, à qui on ne tendra toutefois pas le micro pour qu’ils le disent ouvertement. Un peu comme passer la porte d’un salon de coiffure chic, ou entrer chez un grand horloger chez qui les prix commencent à 1 000 euros. Donc, si vous pensez cela et si vous entrevoyez qu’il y a quelque chose d’une mode là-dedans, et même mieux, si jamais vous pensez que des lobbys sont à l’œuvre derrière la promotion de l’alimentation biologique de l’éco-responsable et du zéro déchet, vous avez entièrement raison. Mais ce n’est pas exactement mon propos. C’est de l’injonction anti-humaniste qui semble s’installer de plus en plus en maîtresse, ces derniers temps que je voudrais parler.

 

Bienvenue dans un monde meilleur. L’individu y intériorisera son infinie médiocrité jusqu’à se juger toujours insuffisant. Tel est potentiellement le résultat final de l’éco-responsabilité à l’aune de laquelle tout est désormais évalué en Occident. Une nouvelle religion, oui pas de doute. On entend dire ici et là (et à l’occasion, on le vérifie) que c’est une génération entière, grosso modo celle des vingt-trente ans, qui est touchée par le phénomène : se nourrir de produits « biologiques » et si possible végétarien ou vegan, et rechercher par tous les moyens le « zéro déchet », et dans chaque geste ou acte de l’existence quotidienne réduire son empreinte carbone du mieux qu’on peut. Jusqu’à ne faire de préférence qu’un petit nombre d’enfants, deux au maximum comme l’a récemment affirmé, devant des journalistes quelque peu médusés, un jeune couple dissident de la famille royale britannique…  Donc jusqu’à mesurer chichement sa descendance, sans se soucier des conséquences à long terme d’un pareil malthusianisme démographique si jamais il advenait qu’il devienne la norme. Une nouvelle religion sans clergé. Enfin sans clergé, c’est peut-être beaucoup dire. Car ainsi que le répétait feu Ron Hubbard, le fondateur de la scientologie, du moins à ce que l’on dit, le meilleur moyen de devenir riche est encore de créer une Église, et si personne n’a véritablement créé ce nouveau culte de la déesse Gaia, que tant de gens célèbrent sans se concerter à travers le monde entier, beaucoup de gens tirent déjà parti... Desservants ou pas, les affinités chrétiennes de ces pratiques sont en tout cas nombreuses. Dans le catholicisme, bien que le Sauveur eût racheté nos péchés en s’offrant en sacrifice, il était impossible de n’être pas pécheur. Ici, c’est pareil. Même de bonne volonté, même prêt à tout sacrifier à votre dévotion pour la « Planète » (puisque, vous l’avez peut-être remarqué, et c’est loin d’être incident, on ne doit pas la nommer), il est exclu de ne pas pécher.

Et pour commencer, il y a bien un péché originel. Pas tellement celui d’être né de la chair, mais celui d’être né tout court. Jusqu’à il y a peu, vous aviez pensé que nul ne songerait jamais à vous reprocher d’être là, de respirer, d’exister en somme. Vous vous trompiez. Mais alors, tous ces systèmes philosophiques dont l’homme est le centre, ils n’étaient donc que des chimères, pire peut-être : des œillères qui masquaient la réalité, une sorte d’opium du peuple dont on aurait gavé le sujet de droit abstrait, au fil de ces temps de progrès accéléré que le monde occidental a connus depuis la Renaissance et les Lumières. En somme, le processus de « désenchantement du monde » dont avait parlé autrefois Marcel Gauchet, à propos de la sortie de la religion, avait à son actif une espèce de ruse dissimulée, comme la Raison chez Hegel. Évacuant le surnaturel, se débarrassant de la superstition et de la croyance, l’individu moderne ne triompherait de la Nature que pour mieux être rattrapé par elle. Et pour terminer, être par elle assujetti.

Car piégé par cette nouvelle religion, vous l’êtes, beaucoup plus que vous ne le pensez. Peut-être imaginiez-vous que vous faisiez simplement, à votre échelle, des efforts méritants pour parvenir à apporter votre modeste contribution à ces « petits pas » qui doivent conduire collectivement les Terriens à se sortir de l’ornière dans laquelle ils se trouvent ? En réalité, ils n’étaient pas plus méritants que ça. À revoir, peut mieux faire. Règles de conduite à réviser. Ainsi, vous faisiez de votre mieux pour faire vos achats dans un supermarché promouvant l’agriculture biologique, celle qui supposément proscrit pesticides, molécules de synthèse et OGM. Bravo. Mais le chemin qui mène au Ciel est long – autrement dit, en termes plus profanes, vous ne vous en tirerez pas si facilement que cela. Cette enseigne, dabord… est-elle bien vierge de tout soupçon ? N’est-ce pas un faux-nez de la grande distribution, ou peut-être même une filiale mal déguisée des Auchan et autres Monoprix ? Et par ailleurs, est-on bien sûr qu’elle n’encourage pas le commerce de longue distance qu’il faut combattre par tous les moyens vu son coût écologique et climatique exorbitant ? Vous avez vu avec gêne, l’autre jour, que les poires venaient d’Argentine et les avocats du Mexique. Non, il vaudra mieux voir ailleurs. Par souci de pureté, il faudra se tourner dans une autre direction, et peut-être même pourquoi pas vers des chaînes de distribution alternatives : des circuits courts du producteur au consommateur, ou bien des organismes coopératifs. Mais le diable est dans les détails, dit le vieux dicton, et de nouveau, le Tentateur vous tendra des pièges… Car ce groupement où vous passez commande chaque semaine, n’a-t-il pas bénéficié d’une mise de fonds issue de la société d’investissement d’un PDG du numérique ? Les exploitations agricoles qui y sont affiliées ont-elles bien toutes signé une charte de bonne conduite envers leur main-d’œuvre salariée ? Et cette agriculture de proximité que votre structure se propose de faire valoir, est-elle bien raisonnable quand elle fait venir vos fraises de Provence, au lieu de privilégier un maraîcher de Seine-et-Marne ?  Plus de 700 km, c’est déraisonnable… Comment pourriez-vous être en règle avec la déesse Gaia si de pareilles entorses se répétaient ?

Une seule est de trop, et le système va faire que vous ne pourrez jamais être quitte. Vous ne pourrez jamais vous mettre parfaitement en règle. Vous tentiez de vous nourrir exclusivement de produits cultivés selon les standards de l’agriculture biologique, en pensant aux dommages que vous pourriez épargner, ainsi, à « la planète ». Mais chaque standard suscite ses censeurs et ses critiques. Il trouve fatalement son mieux-disant, avant d’être lui-même jugé pas assez exigeant ou trop peu transparent. Comme les mystiques et les anachorètes du catholicisme primitif, les hommes « ivres de Dieu » dont parlait Jacques Lacarrière, les consommateurs modèles se mortifieront à chaque achat douteux. À moins qu’il n’y ait durablement des schismes, du fait que les adeptes du label y jugeront laxistes et peu regardants les fidèles du label x.

Vous pensiez au compost, bien sûr, pour évacuer vos épluchures, votre marc de café et vos sachets de thé. Et si vous-même vous n’avez pas de plantations à fertiliser, vous avez toujours la solution des dépôts dûment estampillés mis en place par le village, le quartier, le lotissement ou la résidence. Les cartons, les récipients en verre et les bidons en plastiques, il y a longtemps que vous les affectiez, comme un boyscout bien discipliné, au conteneur adéquat de l’immeuble ou du village. Mais que va-t-il advenir de cette cartouche d’encre, que vous n’avez pas su ramener au bureau pur qu’elle soit recyclée ? Et de cette lampe de chevet trop laide dont vous ne vouliez plus, et de ces vêtements élimés que personne ne peut plus porter ? La faute vous guette, fatalement vous y tomberez.

 

Et puis vous vous disiez : dans les gestes de mon hygiène quotidienne, je dois aussi prendre garde à ne pas offenser « la Planète », ne pas la blesser, la surcharger, la souiller. Le démaquillage, par exemple, ne pensez-vous pas que vous pouvez vous passer de votre disque de coton quotidien ? Ce n’est qu’un tout petit effort de le remplacer par un accessoire en tissu que vous joindrez une fois par semaine à votre lessive éco-testée. Vous utiliserez une brosse à dent en bambou, économe en plastique. Plus aucune multinationale de l’industrie chimique ne vous vendra de dentifrice ou de savon. Vous veillerez aussi à privilégier le conditionnement maison de vos produits de beauté. Et ainsi de suite… Les bassines où trempaient les langes souillés d’excréments et les serviettes ensanglantées laissées à chaque cycle menstruel par les femmes de la maison, on vous a parlé peut-être de la gêne que cela créait, dans l’existence quotidienne de l’ancien temps, et vous imaginiez ne plus les revoir. C’était une erreur. Les protections intimes jetables dont vous croyiez savoir qu’elles avaient libéré les femmes n’ont plus guère la cote, au point que les fabricants mobilisent les publicitaires pour convaincre qu’ils sont absolument vertueux et qu’ils l’ont toujours été, à leur manière... Peut-être jugiez-vous que passer sous la douche une fois par semaine ou par quinzaine et avoir les cheveux gras et pelliculés de n’être que trop rarement lavés, cela appartenait à un passé révolu. Eh bien non pas. Parions que bientôt, on vous suggèrera que « pour la Planète », vous pourriez réduire le nombre de vos shampooings et afficher la chevelure filasse et terne bien reconnaissable qui régnait à peu près partout dans les années 1970 : car auparavant, vous aurez aussi réduit le nombre de vos passages au salon de coiffure, trop gourmands en produits chimiques, et de toute façon vous aurez commencé en guise de première étape par adopter à domicile du shampooing solide, à base de produits exclusivement naturels. Bientôt, certainement, on conseillera de limiter le nombre de passages aux toilettes et de surveiller ses flatulences. En sus de « Pensez à l’environnement avant d’imprimer », qui s’inscrit au bas de chaque courriel dans tout bon logiciel de messagerie digne de ce nom et qui vous rappelle à votre faiblesse coupable, on lira dans chaque pièce de la maison : « Pensez à l’environnement avant de péter ». Dans ce qu’il a de plus ordinaire et de plus commun, dans le plus tristement concret de sa corporéité, l’individu sera en faute et se verra comme tel.

 

Jusqu’aux vêtements qu’il apparaît aujourd’hui manifeste que vous possédez en trop grand nombre. N’avez-vous pas conscience qu’en achetant cette lingerie, ces robes à volant, ces pantalons, ces chemisiers, vous entretenez les flux titanesques des échanges internationaux et le trafic maritime sur lequel ils reposent ? Sans parler du fait que vous cautionnez une division internationale du travail qui s’accommode le l’exploitation de la main-d’œuvre infantile et qui paie au lance-pierre ses employés. Une fois de plus, le constat est judicieux, car il est très probablement vrai que la garde-robe de l’individu occidental dépasse largement ses besoins réels. Et de même, il est quasi certain que l’offre de fabrications standardisées usant de matériaux de qualité médiocre qui est suscitée par les grandes enseignes du prêt-à-porter, ainsi que la gestion catastrophique des stocks avec l’obligation de renouvellement permanent qu’entretient le système de la mode, tout cela est synonyme d’un énorme gaspillage. Mais le raisonnement qui nous conduirait à ne plus acheter, ne plus renouveler, privilégier le vêtement de seconde main est faussé. Et on est un peu terrifié de ce que l’on entrevoit au bout de ce vilain tunnel d’uniformisation contrainte qu’on infligerait à notre société : des individus qui revêtiraient tous une tenue copiée sur celle des Gardes Rouges ou des pionniers du Komsomolsk, voire qui sait, des robes de bure toutes semblables, comme des moines…

 

Dans les années 1970, le catastrophisme était dans toutes les têtes. Si la planète n’était pas aux trois quarts détruite par un conflit nucléaire généralisé, la pénurie de pétrole rendrait tout le monde à la sauvagerie – cela a donné Mad Max, une contre-utopie assez réjouissante, dans sa première version de 1979–, ou bien alors la pollution de l’air rendrait les villes étouffantes, hostiles, inhabitables. Et je me souviens des bandes dessinées que je parcourais, encore enfant, qui brodaient à qui mieux mieux sur ces récits des temps post-atomiques où l’humanité devait se réinventer un destin et des solidarités : Jason Muller, Simon du Fleuve, Marseil, Armalite 16, Chroniques de l’innommé… Et ne parlons pas du cinéma, depuis La Planète des Singes jusqu’à Soleil Vert, New York 1999 et Los Angeles 2013… Certains voyaient plutôt l’avenir post-cataclysme sous la forme d’une mascarade fascisante, avec force blindés et uniformes vert-de-gris envahissant les rues et les villages. D’autre voyaient plutôt les populations partagées entre des nouveaux maîtres cyniques et des esclaves vivant comme des fourmis dans des souterrains ou bien parqués dans des « zones » réduites en cendres. Contaminés par la radioactivité, ou portant jour et nuit des masques sur le visage pour se protéger d’une pollution qui aurait rendu l’air irrespirable… Tel était l’imaginaire et la vision la plus courante de l’avenir que l’on proposait aux plus jeunes ! Mais tout cela n’a pas résisté aux cliquetantes années 1980, les tristement fameuses « années fric », et aux années 1990 qui ont pris la suite avec leur brutal désinvestissement idéologique, consécutif à l’effondrement du bloc soviétique… Et puis, à la veille du nouveau millénaire, avec les préoccupations croissantes liées au dérèglement du climat, cet imaginaire est revenu en force. Et à présent, l’injonction de l’éco-responsabilité nous attend, à chaque époque de notre vie, à chaque coin de rue, à chaque recoin de notre domicile. Fidèles malgré eux de la nouvelle religion de la consommation responsable et du zéro déchet, les citoyens du monde occidental sont décidément pour longtemps condamnés à demeurer étrangers à eux-mêmes. Et nostalgiques d’un bonheur impossible.

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