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Un troublant Parsifal à Strasbourg

Publié le par Nathan Berghen

 

 

Grand moment ce soir de février à l’Opéra du Rhin, où je vais sans conviction, tant je me sens enrhumé et patraque, dès 18H, la nuit déjà tombée, écouter Parsifal. Pour cette salle, ce n’est pas une première, bien entendu. Otto Klemperer dirigea l’œuvre ici-même, en 1914, âgé de seulement 29 ans, alors que Strasbourg était encore allemand. C’est dire ! Même si je dois sortir à deux reprises cracher mes poumons dans le couloir, pendant la représentation, l’écoute est magnifique. On n’est peut-être pas à Berlin ou à Bayreuth, mais l’orchestre philharmonique livre ici une interprétation à la fois fluide et vibrante. On est loin de la lenteur désespérante du Karajan dernière manière – dans un des tout premiers enregistrements numériques, au début des années 1980, avec le ténor Peter Hoffmann : un tempo si lent, au prétexte de faire du beau son, que l’œuvre dépassait les cinq heures d’écoute. Et surtout, on est loin de la lecture désincarnée de la partition que j’ai pu entendre directement en concert, au moins pour le Prélude et pour l’Enchantement du vendredi saint, sous la baguette de Boulez, avec l’orchestre de Paris, dans les années de la toute fin du siècle dernier… Je me souviens parfaitement de ce son qui ne laissait passer ni mystère ni émotion, si caractéristique de la manière volontairement intellectualisée et retenue de ce chef d’orchestre. Il n’en est rien, ici, et heureusement. Les violons s’enflamment, par moment, et cuivres et vents vous transportent dès les premières mesures au cœur même de la sensualité et de la violence si remuante de cette histoire. Car s’il y a des longueurs, au fil de cet opéra, il faut reconnaître au Prélude cette capacité à vous saisir et à vous installer d’emblée dans cette atmosphère tendue et sombre où le légendaire, comme dans Tristan, est sur le même pied que l’humain. C’est bien l’histoire de la condition de l’homme, sa finitude et sa souffrance impossible à déraciner, son impuissance à vivre une « vraie vie » (du moins hors du secours de l’art, ainsi que le jugeait Wagner lui-même), que cet opéra testament de Wagner voulait traiter. Et dans cette mesure, il n’est pas illégitime de placer l’action dans un musée de l’Homme, ou plutôt ici « Musée de l’Humanité » et d’y raccrocher la théorie de l’évolution, du singe vers l’être humain, de l’état sauvage vers l’état social et civilisé. Avec peut-être une manière provocatrice de voir la solitude de la créature sauvage, préservée d’interactions et par voie de conséquence, de tentations. Avec aussi un récit qui sait s’émanciper par rapport à la lettre du livret wagnérien et qui au contraire de ce dernier n’instruit pas uniquement à charge le procès de Kundry, et à travers elle celui du féminin. C’est tant mieux, car elle ne nous parle plus guère cette éthique wagnérienne de l’art, sous-entendant que le créateur, l’artiste, se corrompt et se perd s’il succombe à la passion, à la chair, et au plaisir (une éthique qui était fort communément partagée au XIXesiècle du reste, y compris chez les écrivains et chez les peintres). Nous aimons sans doute mieux voir dans la blessure dont souffre Amfortas, sans plus pouvoir trouver la paix et sans guérison possible, autre chose que la flamme allumée par une femelle tentatrice. 

 

Bien sûr, la mise en scène de ce Parsifal strasbourgeois cède à la vogue de la sur-signification, comme c’est devenu la règle presque partout à présent, sur les scènes lyriques. Elle veut trop en dire à chaque tableau, à chaque élément de décor ou de costume, au point que l’attention finit parfois par être excessivement sollicitée et par perdre de vue la musique qu’on est venu là, avant tout, pour entendre.  Elle comporte aussi des ratages importants. Les chevaliers du Graal transformés en troupiers éclopés de toutes les armées, des soldats du Premier Empire jusqu’aux tommies des tranchées de la Somme… on peut dire qu’on frôle le ridicule ! Les filles-fleurs vêtues de robes qu’on croirait avoir été taillées sur un patron La Redoute, d’un blanc éclatant parsemé de pétales roses ou violets, c’est vraiment n’importe quoi. Titurel changé en une sorte de statue du Commandeur mêlée d’un gros squelette fluorescent, le moins qu’on puisse dire est qu’on a du mal à se sentir concerné ! Pourtant je n’en dresserai pas la liste car je suis ému, bouleversé même par l’idée centrale qui est de faire suivre comme son ombre Parsifal par un rôle muet, celui d’un petit garçon, vêtu comme un adolescent d’aujourd’hui avec baskets et sacoche, que sa mère cherche partout, dans le musée fait de panneaux coulissants, de couloirs et de scènes tournantes qui se déploie sous les yeux du spectateur au cours de l’acte 1. Le début me semble très poignant surtout, lorsque cette femme, qui est à son miroir lorsque le rideau se lève et que l’orchestre joue le début du prélude, laisse tomber son peignoir et se regarde nue, dans le miroir, avant de s’allonger et de s’assoupir sur un divan. C’est là que l’enfant entre et cherche à la réveiller, déclenchant sa gêne et sa colère d’être surprise ainsi. Brouillés, fâchés, mal à l’aise de s’être trouvés dans cette situation, les deux se perdent de vue lors de la toute première scène qui suit, où elle a revêtu une tenue sérieuse et visite avec lui le « Musée de l’Humanité », et où il s’éclipse alors qu’elle a un entretien en aparté avec le directeur. Lorsqu’elle réussit une première fois à récupérer le gamin, elle le réprimande et finit par le gifler, ce qui achève de le braquer. Il lui échappe encore. Elle réapparaît encore à plusieurs reprises, tâtonnant avec une lampe de poche, passant la tête pour voir si le petit n’est pas là, ou cherchant à se renseigner auprès d’un régisseur qui au lieu de lui venir en aide l’accule contre un panneau et l’embrasse de force…

 

Audacieux est sans doute ce dédoublement du personnage de Parsifal, en une double figuration possible de l’innocence en péril, celle du gamin qui a vu ce qu’il ne devait pas voir, celle du chevalier que sa naïveté doit préserver de la tentation. Enfin, l’est-il tant que cela ? Pas vraiment si l’on pense que l’hypothèse a été souvent utilisée, au moins au prétexte de la fameuse « transformation » de Parsifal. Et moins encore si l’on se souvient que cela avait été le principal ressort du film d’Hans-Jürgen Syberberg sorti en 1982 (où l’on peut identifier un exemple précoce de la sur-signifiance touchant la mise en scène d’opéra !), dans lequel de l’acte 1 à l’acte 2, le personnage de Parsifal devenait femme… Le travail du metteur en scène japonais Amon Miyamoto lui donne cependant une portée plus forte, et le fait résonner comme une émotion universelle où se mêlent la fraternité et la filiation. L’enfant intervient ailleurs dans l’action, protégeant notamment le héros lors de la scène au château de Klingsor – particulièrement réussie avec les écrans de contrôle et l’allégorie de la cyber-surveillance. Quant à cette mère désirant si fort retrouver son petit disparu, cette femme contemplant ses propres appâts avec une sorte d’orgueil muet dans la scène du lever de rideau, on ne la revoit plus ensuite que dans la scène finale où Parsifal va célébrer le Graal à la place d’Amfortas, et où elle et l’enfant se retrouvent enfin et s’étreignent. Bien qu’il n’ait jamais tout à fait douté que ce moment arriverait, c’est une grande émotion qui étreint alors le spectateur.

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