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Le virus du care

Publié le par Nathan Berghen

 

Pour qui veut s’essayer à réfléchir sur la crise sanitaire en cours depuis près de deux mois, il est aisé de pointer l’impréparation des autorités et le manque de clarté ou les défauts de cohérence de leurs choix. Une palme a été décernée par Libérationau ministre de l’Éducation nationale, pour lequel on a relevé qu’il s’était contredit dix-huit fois en l’espace de quelques semaines. Mais on ne peut pas totalement reprocher aux pouvoirs publics de naviguer à vue, puisque les événements auxquels il faut faire face possèdent bien quelque chose d’inédit, et que les savoirs scientifiques relatifs au virus présentent plus d’hypothèses et de lacunes que de véritables certitudes. C’est d’ailleurs pourquoi, en France et ailleurs, les dirigeants ont cédé à une espèce de principe de précaution généralisé en invitant tout un chacun à rester chez soi afin d’éviter d’être contaminé et de devenir à son tour contaminant. On ne peut pas les critiquer non plus du seul fait qu’ils sont forcés d’agit sur deux fronts avec d’une part le soin et de l’autre la prévention. Parer au plus pressé, faire face à l’afflux de malades, d’un côté, et se préparer à un hypothétique « après », dont les contours et le calendrier restent complètement obscurs, de l’autre. Le tout est cependant prétexte à dire beaucoup d’approximations et à faire beaucoup d’erreurs, quitte à rectifier celles-là et réparer celles-ci, de telle sorte qu’on aura décidément vu et entendu un tas de choses. Le résumé le plus caractéristique qu’on puisse en donner est fourni par le défilement des rubriques presque toujours semblables que nous sert, chaque soir depuis la mi-mars, le JT de 20 heures de TF1 et des autres grandes chaînes. C’est de l’examen des analyses et représentations des faits qui y ont circulé que je partirai, dans cet article exploratoire. 

Les forces de l’ordre… Prenez un air de responsabilité. Jamais fatiguées, toujours dans l’action, au service d’une loi uniforme s’appliquant à tous sans favoritisme, qu’on se le dise. Depuis l’affaire des gilets jaunes qui les avait vus sur la brèche presque une année durant, elles n’avaient guère eu le temps de souffler. Elles vont montrer qu’on peut encore compter sur elles, ou compter avec elles : police, CRS, gendarmerie, protection civile. Et même s’il s’agit de sécuriser, gilets pare-balle et fusils d’assaut à l’appui, des avions gros porteurs chargés de masques qui nous arrivent de Chine, et qui atterrissent sur des aérodromes perdus en plein milieu de la campagne champenoise…

Les entreprises… Ici, adoptez un ton de gravité. Car c’est très difficile. L’argent ne rentre plus guère, voire plus du tout. La patronne d’un salon de coiffure ou la responsable d’une boutique de vêtements vous feront visiter leurs locaux vides et prendront une mine de circonstance. Interrogées, elles parleront du manque à gagner – plusieurs milliers ou dizaines de milliers de milliers d’euros depuis cinq semaines… Les dents serrées, des patrons de PME évoqueront leur trésorerie, qui sera complètement asséchée d’ici un mois, deux au plus. Ailleurs, le vide, ce sera celui des touristes qui se sont absentés – et là, filmez la salle à manger déserte d’un grand hôtel de l’Alpe-d’Huez, ou d’un restaurant dont la terrasse donne sur la grande plage de La Baule. Ces stations de ski qui attendaient leurs vacanciers à Pâques pour achever la saison, ou ces stations balnéaires qui espéraient leurs visiteurs pour démarrer leur année, elles n’enregistrent plus que des annulations. Partout les débouchés sont en berne, voire en chute libre : et cet agriculteur de se demander qui achètera ses asperges, pour peu déjà qu’il parvienne à les récolter, et cet autre de s’affliger que l’arrêt à la circulation des personnes à travers les frontières lui interdise d’importer du Maroc ces saisonniers marocains dont il a besoin urgemment pour récolter ses fraises… Qui exactement va le plus souffrir ? On ne le saura pas. Il n’est peut-être pas mauvais d’entretenir le flou à ce sujet, et de laisser entendre, en confiant le micro à un « expert », que certains vont survivre, mais pas tous

Les gens ordinaires… Ils sont tous bourrés d’idées, d’inventivité, d’imagination. C’est fou ! Cet adolescent handicapé qui a mis en ligne telle vidéo, ces musiciens d’orchestre qui ont joué séparément telle partition qu’on a mixée ensuite, ce sportif a trouvé un moyen insolite de s’entraîner, et ainsi de suite. Moyen bien pratique de ne presque jamais évoquer ce qui fait le scandale le plus criant de ce confinement forcé : la disproportion accablante des conditions, entre les personnes isolées, vivant dans une poignée de mètres carrés, dans une grande ville, et les familles bourgeoises retirées dans leur datcha normande, leur chalet de Megève, leur maison de campagne du Perche, leur villa d’Arcachon ou du Croisic. Le JT s’efforcera de faire sentir que les pauvres sont les plus créatifs, les plus déchaînés à trouver des idées pour tromper l’ennui… La bonne humeur ne les abandonne pas. Ils sont tellement sympathiques. 

Les EHPAD… Reprenez ici s’il vous plaît un ton de gravité, proche du recueillement que vous pourriez observer dans un funérarium. La situation y est très cruelle. La vérité est manifestement que selon les établissements, les précautions ont été mises en route de manière plus ou moins anticipée et plus ou moins généralisée, pas tellement aidées d’ailleurs par les Agences régionales de santé, qui n’ont pas identifié le risque, pourtant évident, de voir ces concentrations de personnes physiquement très affaiblies, immunitairement déprimées, moralement à bout bien souvent, devenir des foyers très actifs de contagion. C’est aussi que dans beaucoup de ces structures, l’encadrement médical est plus symbolique que réel. Un médecin passe le matin faire sa tournée des chambres. Il reste quelques minutes, vous respirez bien, votre état est stable. Il revient le soir, vous êtes décédé(e). Et puis voilà. Combien d’enquêtes et de reportages ont déjà illustré l’insuffisance d’encadrement et de prévoyance qui est la règle dans ces mouroirs qu’on n’ose pas appeler par leurs noms ? Et ici, combien de familles qui avaient été bien contentes d’y placer un « proche », devenu bien lointain du fait de son état de décrépitude, ont joué devant les caméras la scène du désespoir en constatant qu’il était devenu impossible de maintenir les visites, en raison des précautions prises pour isoler ces pensionnaires à risque très élevé ?… De fait, dans les établissements où il est entré, le virus a déclenché une hécatombe. Au point peut-être de lever un coin du voile sur le fonctionnement de ces structures, où à l’aide d’une main-d’œuvre sous-payée et trop peu nombreuse quelques entrepreneurs et actionnaires avisés exploitent cette manne, toujours renouvelée : l’or gris. 

Et enfin les soignants… Ils sont admirables. Leur dévouement est sans faille. Abnégation, courage, care… Et le plus cruel, pour eux, c’est de ne pouvoir accompagner tout le monde, c’est de devoir sacrifier certains patients, trop âgés, ou au pronostic vital trop sombre. On est prié de les applaudir, et avec eux toutes les personnes travaillant dans les hôpitaux dont à l’ordinaire on se contrefiche : les brancardiers, les magasiniers, les cuistots, les kinés, et même le personnel d’entretien et de nettoyage, pour faire bonne mesure. On les félicite tous. On les aime. Et ainsi s’achète-t-on une bonne conscience vis-à-vis de travailleurs auxquels on dénie habituellement toute considération et dont on compte sou par sou les salaires et les primes, avec une grande indécence bien souvent. Car on sait que ces métiers sont parfois si peu considérés et si mal rémunérés que la France peine à pourvoir les postes pour son secteur hospitalier public ou privé, et qu’on cherche depuis des années à y attirer des candidat(e)s de l’étranger. Cela va des médecins jusqu’aux aides-soignants, tant la crise des vocations est profonde chez nous, compte tenu des conditions dégradées des emplois dans le secteur de la santé et des maisons de retraite. Ce n’est nullement propre à la France, du reste. En Angleterre, les personnels médicaux du National Health Service sont massivement originaires des Antilles et du sous-continent indien depuis au moins le début des années 1960. L’emploi d’étrangers y est aujourd’hui généralisé. Soigné en plein centre de Londres, Boris Johnson lui-même a remercié une infirmière néo-zélandaise et une infirmière portugaise qui l’avaient veillé, ces deux nuits selon ses propres dires « où tout pouvait basculer ». Le système de santé autrichien dépend lui aussi de mouvements transfrontaliers de travailleuses peu qualifiées de Slovaquie, de Pologne et de Hongrie. La France, quant à elle, ces dernières années, cherchait à susciter avec peine des vocations en Espagne et outre-Méditerranée. 

Mais presque autant que l’hypocrisie de cet « hommage » si convenu et que l’on oubliera complètement après-demain malgré tous les beaux serments faits aujourd’hui (et notamment ce 13 avril par le chef de l’État, le même qui disait à une infirmière, il y a quelques mois, qu’il n’y avait « pas d’argent magique »), c’est ce conformisme compassionnel qui quant à moi me met mal à l’aise. J’ai de l’admiration, bien sûr, pour ces personnels qui font au-delà de leur strict devoir et qui ne sacrifient pas leur temps. Je n’oublie pas qu’ils comptent déjà plusieurs victimes dans leurs rangs : médecins, personnels infirmiers, cadres hospitaliers – auxquelles je rends hommage. Mais en premier lieu, il me semble abusif de dire comme on l’entend régulièrement répéter à présent que le système de santé tient debout depuis déjà des années uniquement grâce à la « résilience » de ses personnels. Car de quel système ne pourrait-on pas le dire, en réalité ? C’est tout aussi vrai de l’enseignement, des services postaux, de la police, de la pénitentiaire, de l’aide sociale, de tas d’autres métiers où il est assez commun de ne pas compter son temps et son dévouement – sans que ça soit non plus la règle générale. Et en second lieu, je pense qu’il suffit d’un peu connaître le fonctionnement concret d’un service hospitalier pour comprendre que cette indiscutable et courageuse mobilisation, dans l’urgence créée par l’afflux de malades, dissimule des routines bien différentes en temps ordinaire. À l’hôpital, des gestes de dévouement, d’attention et d’amour pour autrui côtoient sans contradiction des choses qui relèvent platement de l’organisation du travail et du management administratif. Les gens y font ce qu’ils ont à faire, ce qui est réglé par des plannings et des tours de garde, et aujourd’hui ni tellement plus ni tellement moins que d’habitude. Pourquoi ? Parce que l’habitude est déjà constituée de sous-effectifs de soignants, de services « en tension » par rapport au rythme d’arrivée des demandes de secours (pour les urgences) ou de programmation des examens et des interventions (pour les services spécialisés). La demande de soins est toujours près de déborder l’offre. D’où les files d’attente, non seulement dans les couloirs des urgences (où tout le monde sait bien qu’affluent indûment beaucoup de gens qui autrefois auraient été traités par une médecine de ville devenue aujourd’hui insuffisante), mais dans la grande majorité des services pour les prises de rendez-vous et l’organisation du calendrier des soins. Une incompatibilité de dates vous tombe-t-elle dessus, et ce sont souvent aujourd’hui, dans toute la France, plusieurs mois de patience supplémentaires pour obtenir un nouveau rendez-vous. Les opérations, les soins et les examens sont réalisés dans des conditions de technicité et de sécurité exceptionnelles, par des praticiens de haut niveau et des personnels généralement très bien formés. Cependant, la dimension humaine de la médecine hospitalière n’est pas toujours ce qu’on pourrait espérer qu’elle soit. On répare le col du fémur cassé d’une vieille dame – une routine– mais on ne prend pas de gants pour avertir ses proches du mauvais taux de survie à un an des octogénaires qui doivent passer ainsi sur le billard. On ne se soucie guère du suivi de la personne qui a ainsi été remise en état de marche : il faut libérer le lit, opérer de nouveau, et le reste, c’est l’affaire d’une maison de convalescence, de soins de suite. Peu importe que la personne y arrivé déshydratée, épuisée, au bout de son rouleau. C’est l’affaire d’un autre service. Et c’est tout aussi vrai de la réanimation, où on ne tente pas systématiquement l’impossible au contraire de ce qu’on chercherait aujourd’hui à nous faire croire : parce qu’on pressent parfois que ce sera inutile, parce que les effectifs ne sont pas toujours au complet, pour des tas de motifs dont aucun n’est d’ailleurs sans doute totalement illégitime. 

Au total, dans le système hospitalier, l’usager constatera facilement que l’approche est souvent très compartimentée, très technicienne, et que bien souvent seuls les services de médecine interne, en fin de compte, ont une approche globalisante de l’état des malades. Et pour finir, rappelons encore une autre vérité que cette célébration un peu béate et bêbête du dévouement des personnels soignants à laquelle nous assistons pourrait faire oublier : c’est qu’autant qu’ailleurs, autant que dans les autres services ou ex-services publics, le secteur médical compte ses mauvais éléments. Il possède aussi ses soignants qui ne sont pas plus attentifs qu’il ne faut aux demandes de leurs malades, pas plus compatissants qu’il n’est nécessaire, pas plus concernés que cela par ce qui se passe autour d’eux. Pour résumer, ces manifestations moutonnières d’admiration et de reconnaissance envers des gens qui font leur métier, et qui le font ici dans des conditions spécialement intenses et difficiles, avec une pression sur les épaules bien plus grande qu’à l’accoutumée, sont plutôt une manière de sacrifier à la religion du carequ’une réponse appropriée à la situation qui s’est créée ces dernières semaines. Rationalité et solidarité, oui. Citoyenneté bisounours, non merci. 

 

Derrière tout cela, une constante. La supériorité des « résultats » enregistrés par la France par rapport à ceux de ses voisins. Pour cela, rien n’est négligé. Longtemps, d’abord, on n’a comptabilisé que les décès en milieu hospitalier, sans se soucier des gens morts chez eux, au nombre pourtant pas négligeable, et surtout des gens décédés dans les Ehpad. Dans le week-end du 5-6 avril, avec des journées où les chiffres des morts enregistrées et attribuées au virus ont approché de mille, on l’a à peine prononcé, ce chiffre, ou bien au détour d’une phrase. Ainsi s’est-on efforcé, sans duper grand-monde durablement, je le crains, de faire sentir que l’Italie et l’Espagne étaient très gravement touchées, alors que la France l’était tout autant, avec un mince décalage chronologique et guère plus, et que leur système de santé était dépassé, alors qu’il a eu des ratés mais que globalement il a tenu tout aussi bien que le nôtre. Il faut avoir vu ces montages d’images et les commentaires qui les accompagnent. Ici, cet infirmier madrilène, l’air catastrophé, qui pointe l’épuisement des personnels et les carences d’équipements – comme si la France, elle, avait des leçons à donner, avec ses stocks de masques totalement disproportionnés aux besoins, qu’il a fallu reconstituer à la va-vite, et ses respirateurs en nombre tout aussi insuffisant pour répondre à la demande hospitalière au plus fort de la crise. Là, ces vidéos tournées dans un hôpital de Bergame, où on voit des lits occupés par des malades en train d’être ventilés, la tête sous cloche, des lits installés partout, dans les couloirs, dans le bureau des infirmières, dans le local technique. Ah, ce n’est pas en France qu’on verrait cela –les habitués des urgences savent pourtant très bien ce que c’est que d’y attendre son tour dans le couloir au milieu d’autres gens, y compris quand on souffre le martyre ou quand on est à demi-insconcient.

Bien sûr, quand l’orgueil national est en berne, nous avons toujours la ressource de nous tourner vers les États-Unis. Comme toujours, la grande République d’outre-Atlantique joue son rôle de repoussoir. Les médias français n’aiment rien tant que de décliner le thème du « colosse aux pieds d’argile » ou de « la première puissance du monde en grand difficulté ». C’est l’éternelle rancœur vis-à-vis de l’« ennemi américain », comme l’appelait l’essayiste Philippe Roger, qui a donné il y a une bonne quinzaine d’années une analyse complète, sur la longue durée, des usages de ce schème discursif, dans notre débat public et notre vie politique. Chacun conçoit bien que les États-Unis ont tout pour être fortement affectés par l’épidémie : un système de santé de qualité plus que disparate et d’accès très inégalitaire (encore 9% de personnes sans couverture sociale, sans grand changement en dépit des réformes affichées sous l’ère Obama) ; une chaîne de commandement superposant plusieurs niveaux de décision, mal adaptée à faire face à ce type de catastrophe ; et enfin une population dans un état sanitaire très médiocre, avec une prévalence de l’obésité, du diabète et des maladies cardio-vasculaires nettement plus forte que partout ailleurs…

 

Et sinon, bien entendu, comme si l’on avait besoin d’eux, les plus grands esprits se saisissent du problème. Au point qu’après Onfray, Redeker et Finkiel, c’est Edgar Morin, 99 ans aux prunes, qui ne s’était plus exprimé sur rien depuis le conflit universitaire de 2009, qui a fini par juger qu’on ne pouvait pas se passer de son avis… C’est vrai qu’on a grand besoin de donner du sens à tout cela ! Car à ma connaissance, si beaucoup sont partis sur le thème de la sauvegarde, un peu contre toute attente, du lien social et de la civilisation, et se sont même aventurés à décrire « le monde d’après », aucun n’a véritablement posé la question qui se pose. Fallait-il réellement faire cela ? Je veux dire par là : fallait-il imposer un confinement aussi rigide, aussi généralisé, à l’ensemble de la population française ? Quel sens y avait-il à encourager et entretenir ainsi un climat de peur, au point que chacun se méfie de son voisin de palier ou d’autobus, que chacun surveille si la personne qui le précède dans la queue chez le boulanger ne tousse pas plus que de raison ? Bien que le JT s’emploie à montrer qu’il n’y a partout que dévouement et bonne humeur, la vérité est bien qu’une peur s’est installée, au point que certains n’osent plus mettre le nez dehors, qu’ils négligent de renouveler leurs stocks de produits alimentaires, ou d’aller chercher leurs médicaments permettant de poursuivre leur traitement habituel, ou d’aller consulter leur médecin. Des gens que vous pensiez bien connaître et que vous jugiez solides et stables laissent apparaître au téléphone un véritable désarroi. Ils estiment que leur vie est menacée, rien de moins, et ils n’ont confiance en personne. L’infantilisation est entretenue par les médias, bien entendu, lesquels diffusent des tutoriels pour apprendre à se laver les mains et des conseils pour passer un chiffon humide sur les courses qu’on a ramenées du supermarché. Est-ce qu’on rêve ? Mais pas du tout. Il est probable que les conséquences de cette phobie hystérique seront lourdes, en termes d’impact sur l’état psychologique et sur le suivi des gens en mauvaise santé. Et pourtant, l’attitude d’autres gouvernements à l’étranger démontre que d’autres choix étaient possibles. Il ne s’agit pas d’une guerre. Il n’y a pas de raison d’adopter des accents churchilliens. Le président allemand l’a déclaré texto. Les autorités suédoises ou néerlandaises se sont interdit de prendre un ton martial et d’entretenir des scénarios alarmistes. N’est-ce pas assez d’appeler la population à la prudence et à la responsabilité ? Certes, notre cher pays n’est pas le seul à avoir mis en place des mesures coercitives, mais il l’a fait bien dans sa manière, comme on pouvait l’attendre, et il a tout de même réussi à mettre en place des contrôles tatillons, à la fois policiers et bureaucratiques, avec ces trop fameuses attestations de déplacement, multipliant les rubriques et les exemptions, qu’il faut remplir pour chaque personne, qu’il ne faut pas renseigner au crayon à papier, etc, etc. Et un arsenal d’amendes et de sanctions qui n’empêchent pas, au total, le système d’être inefficace. Car il peut être tourné ou dévoyé sans trop de difficulté. Qui vérifiera que vous n’êtes pas sorti de chez vous en promenade d’une heure maximum trois fois dans la journée au lieu d’une seule autorisée ? Que vous vous rendez réellement au chevet d’une parente malade et que cela constitue un « déplacement familial impérieux » ? Bref, le système ne peut fonctionner que si les gens y adhèrent et se montrent de bonne volonté. Et les Français, seuls parmi les Européens, seraient-ils immatures au point de ne pas pouvoir comprendre ce qui leur est demandé ?

De même, la gravité de l’épidémie justifiait-elle de pareilles restrictions aux libertés ? Voilà une autre question qui mérite d’être approfondie. Car non seulement la liberté d’aller et de venir est piétinée, au nom du principe de précaution, mais les libertés d’entreprise, d’expression, de réunion, de manifestation en prennent aussi un sérieux coup. Des personnes ont été gardées à vue, à Toulouse, pour avoir mis à leur balcon des banderoles reprenant un jeu de mot paru dans Charlie Hebdo sur le « macronavirus ». On peut juger si c’était subversif ! Des tas de gens qui souhaiteraient travailler et qui pourraient parfaitement le faire sans danger pour eux ni pour leurs employés en sont empêchés. En dehors de confier des tribunes libres aux journaux, qui en sont friands et qui passent un peu n’importe quoi, les possibilités de contester les décisions gouvernementales sont presque inexistantes. Enfin, il n’est pas besoin d’être grand clerc et d’en savoir long sur les épidémies et sur l’histoire de la médecine pour comprendre que confiner tout le monde chez lui pour stopper la propagation d’un virus n’est pas l’unique solution et qu’elle a même quelque chose d’inédit à l’échelle d’un pays tout entier. Autant qu’on sache, jusqu’à présent, en cas d’épidémie, ce sont les personnes malades et, géographiquement parlant, ce sont les foyers de contagion, que l’on cherchait à isoler pour éviter qu’ils ne contaminent les autres. Cela s’appelle une quarantaine, un cordon sanitaire, enfin c’est un peu vieux comme le monde ! C’est d’ailleurs de cette manière que la Chine a abordé le problème de Wuhan et, dans les premiers temps, que l’Italie a traité le danger que constituaient les premiers foyers identifiés en Lombardie et en Vénétie. Isoler une ville, cela signifie que personne n’en sort et que personne n’y rentre. Était-ce là une démarche insensée ? Certainement pas moins que la politique actuellement suivie. Inapplicable ? Pas moins non plus, au contraire sans doute. 

Dans le confinement généralisé de toute la population de tout un pays, il y a un manque de proportionnalité au danger encouru du fait de l’épidémie qui saute aux yeux de l’observateur impartial. Je veux dire : de celui qui n’est pas dans l’urgence, dans la hâte, la surexposition médiatique comme le sont aujourd’hui beaucoup parmi les décideurs et les médecins de terrain mais aussi, ce qui était moins attendu, beaucoup parmi les scientifiques intéressés à l’affaire et priés de rendre au plus tôt des résultats exploitables. Car la contagiosité de ce virus n’est pas si forte – rien à voir par exemple avec celle de la rougeole ou de certaines maladies infantiles – et sa létalité n’est pas tellement hors normes non plus : ce n’est tout de même pas la fièvre Ebola. Cela, c’était un point établi dès les premières observations menées sur le sol asiatique. Et d’autre part, bloquer la circulation du virus pendant un temps t, quelques semaines ou quelques mois, entre en contradiction avec un autre objectif de la politique sanitaire, qui est d’obtenir l’immunisation d’une proportion suffisamment significative de la population de telle manière que la propagation du microbe cesse d’elle-même. Comme le montrent les chiffres désormais disponibles en cette fin avril, moins de 10 et parfois moins de 5% des habitants auraient été infectés dans l’ouest du pays, ce qui laisse supposer que l’abandon des mesures pourrait s’y traduire par une reprise de l’épidémie. Alors pourquoi avoir fait le confinement ? La gravité de l’épidémie démarrée début mars justifiait-elle une déscolarisation complète des jeunes enfants, une interruption prématurée des études et des cursus des lycéens et des étudiants, un coup d’arrêt si brutal aux projets d’avenir de tout un chacun ? La réponse est probablement très simple :les décideurs l’ont décidé et l’ont imposé pour qu’on ne puisse pas leur reprocher a posterioride ne pas l’avoir fait.Par peur d’être jugés coupables d’une réponse insuffisante ou inadéquate, ils ont d’emblée pris un parti maximaliste, alors même que le pays n’y était pas du tout préparé, comme l’a montré abondamment la polémique des premières semaines sur ces stocks notoirement insuffisants de masques chirurgicaux, d’appareils respiratoires, de produits de réanimation… Par instant, on craint d’entrevoir que la vérité se situe aussi du côté des attitudes devant la mort. Il semble qu’on ne puisse plus se résigner à celle-ci, qui est pourtant l’issue finale de toute existence, et qu’on ne puisse plus s’y faire y compris pour des personnes d’âge très avancé, qui approchent de ce terme de leur vie, et pour lesquelles ce terme acquiert une probabilité, une inéluctabilité différente de celles qu’il a pour le commun des individus. Dans les enquêtes, les reportages télévisuels, les procédures judiciaires aussi parfois, il nous avait semblé déjà distinguer quelque chose de troublant du même genre au cours des dernières années. Ce serait donc inadmissible que le pensionnaire d’une maison de retraite qui est sujet à de l’insuffisance respiratoire et à des formes graves de diabète meure d’une maladie contagieuse ? Cela relèverait donc de l’inimaginable, du scandale, que dans des établissements où résident des grands vieillards aux capacités très diminuées, sujets à de multiples pathologies, il y ait des victimes ? Les chiffres disent pourtant que les EHPAD voient un tiers de leurs résidents renouvelés chaque année par les décès de pensionnaires. Un tiers, cela donne une idée de la mortalité qui est le lot de ces structures, n’est-ce pas ? Mais dans le cadre de la vague épidémique de ce printemps, on feint de ne pas le savoir. On va jusqu’à faire mine d’imaginer que les familles sont déchirées de n’avoir pu y assister leurs proches une fois leurs derniers moments arrivés, alors qu’ordinairement, neuf fois sur dix, ces malheureux proches y meurent tout seuls, et que c’est un banal coup de fil qui vous apprend que tel parent ou grand-parent est passé, la nuit précédente. Et que c’est ainsi, qu’on est vraiment désolé, et puis voilà. 

 

Mais le plus déconcertant dans cette affaire reste le manque d’anticipation des effets pervers d’une mesure d’arrêt brutal de l’activité économique et de la vie sociale telle que l’était d’emblée le confinement. D’emblée ? Personne ne semble pourtant sérieusement s’être inquiété, au début, de l’impact de cette affaire sur la croissance économique, sur le chômage, sur l’équilibre financier des entreprises. On n’a véritablement commencé à en parler qu’une fois entrés dans la troisième semaine, c’est-à-dire sans doute déjà bien trop tard. Rappelons que le premier plan d’aide aux entreprises mis en place par le cabinet de Le Maire évoquait un montant dérisoire de 45 milliards, et encore le plus souvent sous forme d’aides indirectes, via des reports ou transferts de charges, alors que les États-Unis allaient d’emblée annoncer un plan de soutien de 2000 milliards, qui a depuis déjà été complémenté. Dans la quatrième semaine du confinement, quand l’INSEE s’est mis à publier des calculs évoquant une récession de -6% du PIB sur le premier semestre 2020, on a commencé à comprendre que la réponse à l’épidémie avait engagé le pays tout entier dans une mauvaise passe, dont elle ne sortirait plus avant longtemps. Des banques et des instituts d’études économiques se mettent à présent à évoquer une récession allant jusqu’à -12% sur l’année, si ce n’est encore davantage. De fait, ce sont plutôt sans doute plusieurs années de stagnation et de pessimisme qui nous attendent, au point qu’on peut se demander si sans le savoir, Macron n’a pas donné là ce petit coup de pouce dont Marine Le Pen avait besoin pour arriver au pouvoir en 2022. Tout cela n’avait donc absolument pas été anticipé au niveau du gouvernement français. Si cela l’avait été, il y aurait sans doute regardé à deux fois. Et en parlant d’un confinement qui doit « peut-être » ou bien « nécessairement » se prolonger pour que son efficacité puisse être confirmée, on ne fait qu’accentuer le phénomène, ainsi qu’on commence à l’entrevoir ces jours-ci avec les remises en causes des vacances d’été.  Car la demande va subir une longue compression. Les dépenses non effectuées par les ménages en mars et avril (et peut-être encore mai, voir tout l’été 2020 avec les restrictions qui menacent à présent les vacances et les voyages), croyez-vous qu’elles se reporteront mécaniquement à un peu plus tard, à la sortie du tunnel ? Certainement pas. Et quant aux ménages précaires, aux travailleurs à faibles revenus et peu qualifiés, le chômage partiel et la diminution des traitements qui en résulte conduira au mieux à restreindre leur pouvoir d’achat, au pire à aggraver sérieusement leur fragilité, comme l’indiquent déjà les alertes des associations caritatives. En Seine-Saint-Denis, le département de tous les records en termes de taux de chômage, de taux de pauvreté, de proportion de bénéficiaires des minima sociaux, la situation est si sombre déjà que le préfet a parlé à la mi-avril de possibles « émeutes de la faim ». Et au pire du pire, peut-être, tout cela conduirait à déclencher une crise sociale sans précédent. Pour rester sobres, disons que tout dépendra des conditions de la reprise dans les secteurs qui emploient ces travailleurs qui se trouvent en bas de l’échelle des salaires et de la sécurité de l’emploi : le bâtiment, où les programmes neufs sont gelés et la demande en chute libre ; l’automobile et ses équipementiers, où les véhicules neufs risquent fort de ne pas trouver preneur dans les mois qui vont suivre la reprise ; la restauration et l’hôtellerie, où bien des établissements pourraient réduire la voilure ou simplement ne pas rouvrir. Les perspectives sont pour l’instant trop floues pour qu’on puisse se prononcer. Pour revenir à ce qui se dit et se débat actuellement à propos de l’organisation de l’été 2020, il y a lieu d’être très inquiet. Les millions de touristes étrangers absents, les piscines et les bars des campings fermés, les hôtels rouvrant au compte-goutte, les plages même obligées d’imposer aux gens des mesures de distanciation et, qui sait, accessibles seulement à certains horaires et sur réservation… Les musées maintenus portes closes, peut-être, et les restaurants réduits à faire de la vente à emporter... C’est à croire qu’on s’apprête à suggérer aux Français, ou du moins malheureusement à ceux qui peuvent s’autoriser ces petits luxes, qu’il serait judicieux de continuer de se confiner dans leur maison de campagne ou dans leur location estivale. Des députés LR croient même malin de parler d’un « report » des vacances d’été – à l’automne, peut-être ? ou bien carrément à l’hiver ? le suspense reste entier… Il y a là de quoi donner un semblant de crédibilité aux fanfaronnades des Trump ou des Bolsonaro lorsqu’ils clament que se confiner c’est « se terrer », et qu’un virus cela « se combat »… Presque de quoi se laisser aller à un peu de sympathie pour ces « militants des libertés » que l’on voit, ces derniers jours, aux États-Unis, rassemblés devant le Capitole de la Pennsylvanie ou de l’Ohio brandissant leur arsenal d’armes de guerre et gueulant : « – Si c’est le communisme que vous voulez, allez donc en Chine ! »… Enfin, quant aux avis qui circulent sur la rentrée scolaire et universitaire de septembre, avouons qu’ils laissent encore plus rêveurs que ceux concernant les congés d’été. Certains vont jusqu’à laisser entendre que les élèves ne regagneraient pas leurs salles de classes ni les étudiants leurs amphis avant le début de 2021. Les responsables du planning des salles, de la répartition des services et des emplois du temps, habitués à se torturer l’esprit pendant le mois de juin pour préparer la reprise en septembre, n’ont qu’à bien se tenir : leurs tourments vont durer plusieurs mois d’affilée ! Jusqu’aux syndicats qui au nom de l’obligation de sécurité vis-à-vis des personnels et des usagers laissent entendre que les conditions ne seront pas réunies. Certains pourraient opposer leur droit de retrait, d’autres saisir la justice pour « mise en danger de la vie d’autrui ». Mais est-ce que oui ou non la raison ne doit pas l’emporter sur la peur ? Arrivé à ce point, on aurait presque hâte que quelqu’un tape du poing sur la table pour dire que cela suffit.

Le type de mobilisation choisie pour répondre à la crise sanitaire n’est-il pas, au fond, ce qu’on appelle une politique de court terme ? Ne devait-on pas attendre des autorités qu’elles proportionnent leur réponse à l’épidémie à un calcul coûts/bénéfices ? Les bénéfices attendus, qu’il est encore un peu tôt pour estimer, sont d’abord la réduction de l’impact en termes de mortalité, bien que d’une année sur l’autre, la hausse de la mortalité générale ne soit bien nette que dans les départements ou régions les plus touchées, et qu’elle soit quasiment inexistante dans les régions les plus éloignées de l’épicentre de la contagion. Les pouvoirs publics n’auront pas de mal à dire que c’est leur œuvre, ou plutôt que c’est notre œuvre à tous (tant nous sommes solidaires, sérieux, exemplaires dans cette mobilisation contre l’ennemi invisible)… Sans pouvoir cependant en donner la démonstration. A-t-on vraiment « économisé » 60 000 décès comme l’a prétendu le 22 avril le ministre de la Santé ? Tout cela n’est basé que sur des modèles statistiques qui ne correspondent peut-être en rien à la réalité de ce qu’aurait été la propagation de l’épidémie si l’on n’avait pas pris de mesures strictes de mise à l’arrêt du pays, ou si l’on avait pris des mesures différentes, mieux ciblées, plus proportionnées afin d’isoler les personnes malades ou contagieuses et leur entourage, et de généraliser des comportements de précaution. Mais nous ne le saurons jamais. Les coûts sont les ravages exercés par l’interruption brusque de l’activité sur l’ensemble de l’économie, interruption variable selon les secteurs (tourisme, restauration, bâtiment, automobile, numérique) sans doute mais à coup sûr presque générale. Entretenue par des anticipations négatives des acteurs, une phase de mauvaise conjoncture, de faillites à répétition et de chômage de masse va probablement s’ouvrir pour plusieurs années. Prolonger la vie de quelques milliers d’octogénaires et de nonagénaires est certainement un objectif louable, mais ne devait-il pas être mis en balance avec des enjeux dépassant les existences individuelles pour toucher au devenir collectif de nos sociétés ? La question peut tout de même être posée. Après tout, nul ne songe à stopper le circuit économique et la vie sociale au cours des mois d’hiver lorsque l’épidémie grippe fait des milliers de victimes parmi les gens très âgés, et quelquefois parmi les plus jeunes, et lorsque les urgences et les soins intensifs sont au bord de la saturation – car c’est bien cela qui se produit dans les hôpitaux d’Île-de-France de décembre à mars, chaque année. Oui, si c’est un scénario noir qui doit s’écrire dans ce début de décennie, on regrettera sans doute d’avoir cédé trop vite à l’approche compassionnelle du care, en ces quelques semaines du printemps 2020 où l’Occident a été gagné par l’épidémie de covid-19.

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