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L'avion facile

Publié le par Nathan Berghen

 

« Nous ne prendrons plus l’avion », écrivaient quelques cosignataires d’une tribune, dans un numéro récent de Libération, en février de l’année dernière je crois. Personnellement, ça me va, tout au moins pour un certain nombre de principes. Je n’oublie pas que pour les générations qui m’ont précédé, prendre l’avion restait de l’ordre de l’exceptionnel et non pas du banal. Je n’ai jamais pensé que ce soit bien sérieux de partir faire une escapade de 48 ou 72 heures à New York, à Venise ou à Prague. C’est même un gaspillage de ressources aberrant pour un bénéfice bien mince… et ce qui est pire encore, pour un bénéfice qui tient davantage de la valorisation de soi-même que de l’enrichissement de soi. Mieux vaudrait se débrouiller pour y séjourner un mois, ou bien disons pour être moins ambitieux y passer une quinzaine – mais si ce serait là pratiquer un tourisme plus responsable, cela aurait toute chance d’être aussi un tourisme de privilégiés. Car cette quinzaine, il faut bien en disposer, et si encore on en dispose, il faut la financer. Or le voyage au format court a le grand avantage d’être accessible : non pas au plus grand nombre, bien sûr, sinon il ne remplirait pas sa mission de distinction sociale, mais disons au moins au vaste marécage de la classe moyenne inférieure dont les comportements de consommation son devenus le plus petit dénominateur commun des pays se rattachant à la civilisation occidentale. Dès les années 1860, un certain critique et historien d’art nommé John Ruskin déplorait que les éditeurs commerciaux publient des guides encourageant le public de base de la petite bourgeoisie anglaise à visiter l’Italie du Nord en une semaine, ou à épuiser les curiosités de Venise en trois jours. Il recevrait un sacré coup de massue s’il découvrait que ces dernières années, l’agence Thomas Cook, à qui on devait l’invention du voyage organisé, a sombré et finalement fait faillite. C’est que les produits proposés par Cook sont devenus au fil du temps trop haut de gamme pour une demande qui a éclaté en une multitude de séjours courts et toujours davantage personnalisés. Chaque touriste y défend sa singularité en jouant des « bons plans » des comparateurs de vols et des offres d’hébergement alternatives à l’hôtel et à l’auberge de jeunesse, avec tout ce qui lui permettra de penser à l’arrivée qu’il s’en tire à bon compte, qu’il ne s’arrange pas si mal. Parallèlement, le marché éditorial des guides de tourisme ne cesse plus de décliner des collections du type « Un grand week-end à… », pour s’aligner sur cette nouvelle norme. Ce voyage formaté n’est donc pas né d’hier et sous son visage le plus moderne, il possède de très belles perspectives d’avenir, à quoi bon se le cacher ? Alors nous ne prendrions plus l’avion, vraiment ? La fréquentation du terminal que la compagnie Easyjet vient de se faire réserver à l’aéroport d’Orly devrait peut-être faire réfléchir les auteurs de ce manifeste qui en appellent à la « responsabilité » du citoyen occidental. Dans ce nouveau hub, l’industrie du tourisme triomphe d’une manière tout à fait spectaculaire. Ce sont des locaux qui sont pour le terminal aéroportuaire un peu ce que le préfabriqué est la construction en dur. Parqués dans ce terminal fraîchement réaménagé, des troupeaux d’usagers patientent tant bien que mal. Réussiront-ils à tromper la vigilance des hôtesses de la compagnie, prêtes à fondre sur celui ou celle qui chercherait à faire passer son deuxième bagage cabine pour un simple sac à main ? Aux stewards déterminés à désigner des volontaires pour accepter de placer en soute la valise de format cabine réglementaire qu’ils avaient bourrée jusqu’à la gueule, dans l’espoir de la garder auprès d’eux pendant le voyage et de gagner vingt minutes, à l’arrivée ? Le suspense est cruel, l’attente est souvent longue. Avant d’accéder à ces salles sans âme où on s’entasse l’œil rivé sur les écrans et sur le manège des personnels au sol, il est permis de flâner un peu dans les zones commerciales. L’affaire est si rentable que le moindre mètre carré est exploité pour placer ici un stand, là une mini-boutique. Ce n’est pas tellement qu’il y aurait des choses indispensables à vendre aux personnes qui s’apprêtent à monter dans les appareils et à s’envoler vers telle ou telle destination. C’est plutôt que l’on devine qu’elles seront prêtes à céder à la moindre tentation permettant d’affronter l’ennui et l’anxiété que produit tout doucement l’attente forcée dans ces espaces suroccupés…

 

Les usagers de ces vols ont-ils conscience qu’ils contribuent tous un petit peu, à leur échelle, à la destruction d’un cadre de vie qui fait partie du bien commun ? On pourrait être tenté de juger que non. Que c’est par ignorance, par inconscience qu’ils se dirigent vers leur Airbus A320 ou leur Boeing 737 et qu’ils s’apprêtent à ajouter à la pollution, aux émissions carbone, au saccage des ressources naturelles et environnementales des pays de destination. Mais la vérité est sans doute bien différente : c’est que la plupart savent très bien ce qu’ils font. La religion de la planète (c’est bien d’une nouvelle religion qu’il s’agit, voyez mon texte « Zéro déchet, zéro péché », si vous n’êtes pas convaincu… ), ils s’y associent autant que vous, moi et l’occidental lambda. Ils ont bien pris note de la disparition accélérée des espèces animales, et lorsqu’ils se trouvent à la campagne, il se pourrait même qu’ils aient observé, à travers champs, qu’on ne voit pas voler beaucoup de papillons, ou que les mouches qui nous agaçaient autrefois se sont faites rares. Mais ils ont acheté leur billet, en surveillant parfois des semaines à l’avance l’évolution du prix des vols. Ils ont une voiture qui les attend dans une agence de location. Ils ont réservé des chambres, des locations, des excursions tout au long de leur itinéraire. Et cette manière d’occuper son temps de congé, de loisir, leur apparaît comme entièrement légitime. Pourquoi n’iraient-ils pas en Sardaigne, en Crète, à Eilat ? Comment y renonceraient-ils ? S’imaginer que des masses de citoyens éco-responsables vont se lever et dire « Non, nous ne prendrons plus l’avion », c’est je le crains faire preuve d’une grande naïveté et refuser de voir en face l’évolution des esprits en Occident. Quelles vacances de substitution, pour commencer, tous ces gens auraient-ils à leur disposition ? Ils seraient sans doute en peine de répondre à la question. 

 

Aujourd’hui, il semble bien que l’actuelle épidémie ait porté au transport aérien à bon marché un coup dont il ne se relèvera pas de sitôt. L’Irlandais Ryanair a déjà donné le ton par la voix de son PDG, et asséné quelques vérités désagréables à entendre. En substance, prévenait-il il y a quelques jours, si les compagnies sont obligées par des motivations de précaution sanitaire de laisser vacants les sièges du milieu de la rangée de droite et de la rangée de gauche, eh bien ce ne sera pas la peine de faire voler de nouveau nos avions. Un taux de remplissage de 66% est incompatible avec le modèle des vols low cost. Vous ne vous en doutiez peut-être pas, mais c’est pourtant ainsi. Les vols traditionnels peuvent s’en tirer en n’écoulant qu’une partie de leurs sièges classe économique, parce qu’ils sont déjà rentabilisés dès lors qu’ils ont rempli leur classe affaires. Encore faut-il d’ailleurs imaginer qu’ils la rempliront de nouveau, et l’affaire n'est pas faite (si l’on peut dire). Mais pas les transporteurs à bas coût. Et l’Occidental moyen, à présent, commence à se demander avec inquiétude s’il reverra un jour l’offre de transport aérien bon marché qu’il a vu se défaire puis se déliter puis s’annihiler au cours de ces quelques semaines de mars et avril 2020. Où ira-t-il en vacances ? Resorts, plages et campings d’Ibiza, Rhodes, ou Pula, recevront-ils leur lot d’estivants ? À Venise, l’aéroport Marco Polo lancera-t-il de nouveau ses navettes à l’assaut des eaux de la lagune ? Mystère. Les tenants du tourisme éco-responsable se frottent donc peut-être les mains. Le Français lambda commence à se demander sérieusement s’il ne lui faudra pas s’arranger avec la petite plage de la base nautique du lac de l’Aube ou de la Nièvre qu’il connaît un peu, ou alors avec les balades à vélo dans la campagne écrasée du soleil de juillet où il a déjà été… Ou peut-être qu’il y aura aussi les ressources de la marche en montagne… « Nous ne prendrons plus l’avion », vraiment ? Dès lors qu’on évoque la possibilité que le robinet du transport aérien bon marché soit coupé pour longtemps, l’anxiété et l’accablement que cette hypothèse déclenche chez tout un chacun n’est pas du tout un signe prometteur ! 

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