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Des européennes aux municipales, les sondeurs en apnée

Publié le par Nathan Berghen

 

Comme d’habitude, chaque lendemain d’élection apporte son lot de commentaires plus ou moins avisés. Autorisons-nous à laisser s’écouler une quinzaine, et c’est déjà difficile de se remémorer ce que les feuilles de chou avaient imprimé au lendemain des résultats. Mais ce n’est pas si compliqué de s’y retrouver : comme bien souvent, elles avaient imprimé quasiment l’opposé de ce qu’elles soutenaient encore la veille du vote. Avec le chiffrage, bien entendu. 

Le socialisme français, d’abord, à qui l’on promettait à dix jours du scrutin des européennes de 2019 qu’il serait sous la barre des 5% et qu’il n’enverrait pas un seul député à Strasbourg ? Un sondage avait placé la liste Glucksmann à 4,5%, si si ! Il a pourtant réuni 6,5% des suffrages (et même près de 10% si l’on veut bien considérer que Hamon s’est complètement fourvoyé en allant faire cavalier seul, et qu’au lieu d’écouter sa rancune contre son ancienne formation, il aurait grand intérêt à rentrer au bercail). Compte tenu de la marge statistique d’erreur, le fait qu’un institut de sondage ait « mesuré » 4,5, cela ne prouvait pourtant rien du tout. Mais nos commentateurs, qui le savent tous très bien, faisaient alors semblant de ne pas le savoir. Un an plus tard, au premier tour des municipales, les nouveaux candidats et les sortants se réclamant de ce PS qu’on disait en train de s’effacer du jeu rassemblaient un chiffre de votes approchant les 10%… Pas de quoi pavoiser, sans doute. Juste de quoi ne pas désespérer. L’exemple du PCF a bien montré, au cours des années 1990 et 2000 qui ont correspondu à son déclin précipité que l’ancrage local résistait plus et mieux que la crédibilité au niveau national. On le vérifie avec le PS à nouveau, sans qu’on puisse dire qu’il y a là la promesse d’un réveil plutôt que d’une longue stagnation. 

 

Le plus beau des Européennes fut quand même le sort de la liste Bellamy. On se rengorgeait, chez les Républicains, d’une campagne réussie, d’un très bon feeling sur le terrain, de meetings très animés, avec des salles combles. Le Figaroécrivait même, au début de la semaine du scrutin, que vis-à-vis de la hiérarchie des ex-gaullistes, Wauquiez avait d’ores-et-déjà gagné son pari. Et les sondeurs promettaient un score autour de 12, voire 13%, à la liste menée par le jeune et brillant Versaillais, qui continue d’ailleurs à un an de distance d’être sollicité pour sa belle plume par divers journaux. Les aurait-il faits, ces 13%, qu’il aurait été à peine au niveau de performance de la liste Sarkozy en 1999, restée dans les mémoires comme une déroute notoire du parti néo-gaulliste, mais peu importe. Le soir du vote, patatras ! Tout s’est effondré, et on peut aisément imaginer que le ciel est tombé sur la tête de l’équipe dirigeante du parti et des militants lorsqu’ils ont vu ce score à peine supérieur à 8% s’afficher sur les écrans. Rétropédalage immédiat des commentateurs attitrés, qui la plupart du temps sont liés aux sondeurs, soit comme salariés, soit comme consultants. Pas de temps à perdre à souligner que l’on s’est fourvoyé. Et puis quoi encore ? Est-ce qu’on voudrait des autocritiques ? Cela ne rappellerait-il pas un peu trop la révolution culturelle chinoise et ses méthodes d’humiliation des lettrés et des diplômés ! 

Il y a beaucoup plus important à faire. L’important est d’interpréter, et là aussi, on n’hésite surtout pas devant les formules maximalistes. La plus prisée, au cours des premiers jours, fut le « siphonnage » de l’électorat gaulliste par le parti de nos bons amis les « fidèles » du président, à savoir LREM. Et de partir en grandes interrogations : le parti de Chirac et Sarkozy va-t-il survivre ? 

Il est encore trop tôt, pourtant, pour s’avancer sur ce terrain, et j’avais tendance à conseiller à ces Cassandre d’attendre les municipales de 2020 avant de se prononcer de manière définitive. Une fois Wauquiez éliminé (puisqu’il s’était abrité derrière Bellamy, c’était l’issue logique, et on se souvient comment plusieurs hiérarques se jetèrent sur le cadavre encore chaud), beaucoup d’espoirs étaient encore permis au néo-gaullisme. Compte tenu de son ancrage local, à la fois ancien et très costaud, ce « siphonnage » était loin d’être une issue certaine. Bien que le vote de mars 2020 soit bien difficile à interpréter, du fait de l’abstention massive encouragée par les débuts de la crise sanitaire, les apparences plaident à présent pour une survie du néo-gaullisme. Sans qu’il réalise de gain spectaculaire, disons qu’il semble en mesure de bien maintenir ses positions, et ceci en tirant parti des difficultés de la formation actuellement aux affaires, c’est-à-dire LREM, à trouver une implantation. Néanmoins, les piètres résultats des candidats LR à Lyon, à Paris, à Bordeaux, laissent bien apercevoir tout ce qui nous sépare désormais du passé. L’héritier du juppéisme menacé d’être disqualifié par un opposant écologiste, à Bordeaux, qui y aurait cru vraiment ? Difficile de dire d’ailleurs si c’est la vieille droite juppéo-chiraquienne qui est ainsi désavouée ou bien si c’est plutôt la version évoluée et lissée du juppéisme, celle qui est macrono-compatible. Mais enfin à Paris, que dire de ces scores piteux dans les arrondissements du centre et de l’Est, où il y a vingt-cinq ans on enregistrait encore le dernier fameux « grand chelem » chiraquien… 

 

Que signifiait, à présent, le vote favorable aux Marcheurs, dans ce scrutin des Européennes de 2019 ? Là encore, les sondeurs s’étaient également lourdement trompés, annonçant quasi unanimement que le « parti » présidentiel finirait la course devant, alors qu’en fin de compte il s’est trouvé distancé d’une courte tête par le parti lepéniste (23 contre 24%). Dans les heures qui ont suivi le vote, c’était cette inversion de l’ordre d’arrivée de l’élection présidentielle (23 contre presque 22%) qui semblait être le phénomène essentiel. Et puis, de la tête de liste qui venait d’être battue, la déplaisante Nathalie Loiseau est devenue celle qui avait fait un score « somme toute très honorable pour un parti en place ». Mais si ! Vous ne le croyez pas ? En tout cas, une chose est certaine, c’est que ce n’est pas grâce au charisme de sa tête de liste que LREM a limité les dégâts. Si quelqu’un était à même d’incarner l’arrogance des élites dirigeantes françaises, c’était bien cette ancienne directrice de l’ENA, piètre oratrice, collectionnant les propos et les quiproquos démobilisateurs, et surtout fortement décrédibilisée par les révélations sur son ancien engagement à l’extrême droite, lors d’élections étudiantes à Sciences-Po vieilles d’il y a quelques vingt-cinq ans – erreur de jeunesse, défaut d’information, tout ce que l’on voudra, mais enfin quand même engagement aux côtés de l’extrême droite, ce qui permettait de bien identifier le caractère numéro un de cette personnalité, advenue avec la Macronie : l’opportunisme. Ou plutôt l’opportunisme allié à l’arrogance : on devait en avoir encore de nouvelles démonstrations lorsqu’elle improvisa une conférence de presse off, en marge du parlement de Strasbourg, quelques jours à peine après le scrutin, où elle trait allégrement ses chers collègues de la formation libérale d’« aigris » et de « nullards ». 

Alors, la droite, aujourd’hui, ce serait Macron ? Le fait est que depuis deux ans, la ligne politique suivie par les Marcheurs comble d’aise les électeurs de droite. Entre les baisses d’impôts, et notamment l’évacuation de l’ISF imposée et maintenue malgré une opinion vent-debout, et réforme des retraites qui a tout de même fait reculer sans gloire les syndicats de cheminots (ce pour quoi l’homme de droite, en France, sera toujours pétri de reconnaissance), le président et le gouvernement Philippe ont incontestablement fait mieux que donner des gages à cet électorat. Et certainement, la partie la plus âgée et la plus conservatrice de l’opinion leur est aussi reconnaissante d’avoir réussi à mettre un terme à l’agitation des « gilets jaunes » (peu importe ici qu’ils y aient ou non réussi réellement ou que ce mouvement se soit essoufflé tout seul). 

En 2017, c’est l’électorat de la gauche modérée, avec une confondante bonne conscience, qui avait hissé Macron au pouvoir, en se portant sur lui dès le premier tour. En 2019, pour un vote sans enjeu, rappelons-le bien, tel que le sont toujours les européennes, c’est plutôt l’électeur de la droite classique qui a contribué à maintenir à flot le pseudo-parti présidentiel, tandis que l’ex-socialiste boudait. Et tandis que nous voici arrivés à 2020 avec cet étrange vote des municipales, stoppé en plein vol en quelque sorte avec le report du second tour dans un peu plus de 5000 villes (les plus grandes et les plus disputées, donc les plus instructives à analyser), que conclure ? Que le parti macronien ne progresse pas, et même qu’il s’essouffle gravement. En tout cas, que son implantation locale ne se pérennise pas et ne s’étend pas non plus dans l’espace. Elle reste pour l’essentiel celle que lui a légué ses ralliés, venus du centre-gauche ou du centre-droit. Mais surtout, la leçon qu’il faudrait tirer de tout cela devrait être d’abord une leçon de modestie : surtout, ne pas bâtir des plans sur la comète avec les maigres indices fournis par une élection servant traditionnellement de défouloir, parce que sans enjeu national notable, et par un scrutin municipal amputé de plus d’un tiers de sa participation habituelle et même pas vraiment achevé ! 

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