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Britons !

Publié le par Nathan Berghen

 

 

 

La Grande-Bretagne hors de l’UE, c’est fait ! 

Il faut remonter déjà à décembre, et à cette nuit du 13 au 14 au cours de laquelle les résultats sont tombés. Avec une majorité absolue, beaucoup plus nette et large que celle dont disposait Theresa May, Johnson allait désormais pouvoir mettre en application ce qui avait été demandé par les Britanniques trois ans et demi plus tôt et faire adopter par les Communes le texte d’un accord consacrant la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE. Ainsi, les Britanniques demeuraient en cohérence avec leur choix de 2016, et sanctionnaient durement une classe politique qui avait travaillé avec constance, plus de trois ans durant, à noyer le poisson. Beaucoup n’y croyaient plus. 

Que l’on se souvienne de l’obstruction, le cynisme effarant avec lequel les élus des Communes, plutôt que de se faire les exécutants du verdict populaire rendu en 2016, avaient tourné autour du pot, multiplié les manœuvres de retardement, et cherché à bloquer la conclusion d’un traité formalisant la rupture avec l’Union Européenne par tous les moyens que le parlementarisme mettait à leur disposition. Après les déconvenues successives enregistrées par Theresa May, les premières semaines de BoJo à Downing Street avaient tourné à l’enchaînement des rebuffades. Avec ce vote négatif sur le calendrier. Et puis celui-ci sur les modalités… À chaque fois, une combinaison inédite de voix conservatrices dissidentes et du bloc Labour. Quant au prolongement de la période de vacances des Communes au-delà de la mi-septembre 2019, là encore selon les adversaires de Johnson, il s’agissait quasiment d’un coup d’État. Il n’y avait là, disaient-ils, qu’un moyen cynique de mettre les députés devant le fait accompli de négociations avec l’UE déjà conduites au point de rupture, et rendant inévitable la fameuse « sortie sans accord ». Et en cela, d’ailleurs, à les en croire, BoJo n’était qu’un pion manipulé par les grands architectes du hard brexit, notamment celui qu’on présentait habituellement comme son conseiller politique. Il s’agissait pour lui de passer en force. Il avait abusé la reine. Il n’abuserait pas le peuple, et d’ailleurs la Cour suprême avait tenu son rôle en désavouant cet importun et en l’obligeant à rétablir le calendrier traditionnel de reprise de la session parlementaire. 

Mais en définitive, la classe politique britannique n’a pas réussi à empêcher qu’on ait recours à un moyen sûr et bien éprouvé de dénouer une situation de blocage politique de ce genre, dans laquelle on se complaisait depuis près d’un an : rappeler tout le monde aux urnes, et renouveler les Communes. Ce fut l’erreur de Corbyn, après l’avoir exclu, puis l’avoir retardé, que d’accepter d’en découdre de cette manière. Sans doute ne lui restait-il pas d’autre choix, mais il ne s’y avançait pas non plus de manière franche et résolue. Il n’était pas sûr de son affaire, sans doute. Mais les conservateurs adeptes du brexit ne l’étaient pas forcément non plus. Analystes et les sondeurs n’avaient absolument pas anticipé la déroute électorale du Labour. Certains laissaient même entendre que Corbyn aurait pu sortir renforcé du scrutin et prendre la tête d’un gouvernement de coalition constitué avec les libéraux et avec certains conservateurs europhiles, afin de faire oublier progressivement le verdict du référendum ou bien d’en faire convoquer un nouveau. Outre le dynamisme de la campagne électorale de BoJo, qui semble être un personnage un peu excentrique, apprécié du public pour ses frasques et sa spontanéité, les tories bénéficiaient de la clarté de leurs propositions. Ils se présentaient devant le pays pour faire exécuter le brexit adopté en juin 2016, avec un agenda fortement raccourci, et une détermination décuplée par le récent changement de leadership. En face, la Labour était si peu sûr de son affaire qu’il préféra le plus souvent faire campagne sur des questions de politique intérieure (le NHS, les salaires, le pouvoir d’achat), au point que les électeurs ont dû parfois se demande si on ne se moquait pas d’eux. L’absence de positionnement bien tranché sur le Brexit, le flou artistique savamment entretenu ne devaient pas payer dans les urnes. Au contraire. 

Quant à l’inadéquation complète de Jeremy Corbyn à la mission qui lui avait été confiée par le Parti travailliste, elle est si criante qu’elle se passerait presque de commentaires. Au moins a-t-il eu la sagesse de ne pas s’accrocher et de reconnaître franchement que le scrutin l’avait désavoué. C’était le résultat d’une ambiguïté trop longtemps cultivée vis-à-vis de l’alternative entre l’exitet le remain. Le Labour a payé le fait de n’avoir pas de doctrine et d’avoir voulu se placer au plus près des failles de celle de son adversaire. Cette stratégie de harcèlement n’a servi strictement à rien, sinon à faire voir crûment que le Parti ne travaillait plus dans la préoccupation de l’intérêt collectif mais dans son intérêt propre. L’ascension de Corbyn, dans une formation politique héritière d’une longue et belle histoire, demeure d’ailleurs en partie déroutante. S’explique-t-elle par les excès de l’aggiornamento auquel avait procédé la direction blairiste du Parti, au cours des années 2000, avec cette bouillie idéologique que l’on appelle désormais le « social-libéralisme », qui n’a plus qu’un lointain rapport avec le socialisme des libertés ? Le fait est que Corbyn semble avoir incarné, avec sa manière à la fois proprette et rigide, un retour en arrière vers le travaillisme marxisant, tiers-mondiste et anticapitaliste des années 1970. Ce n’était même pas un retour de bâton générationnel, puisque nombre des jeunes cadres enthousiastes du Labour gravitaient autour de lui qui semblaient eu aussi avoir eu pour livres de chevet Le Capitalet LePetit Livre Rouge. Intolérants et autoritaires, ils semblaient nostalgiques d’un horizon collectiviste pourtant bien peu propre à faire rêver les masses de la décennie 2020 – et même la base syndicale du Trade Unions Congress… 

Mais bien d’autres acteurs de cette mauvaise pièce de théâtre s’en sortent avec une réputation assez abîmée. Last but not least, les négociateurs européens qui avaient décidé depuis le début que Londres paierait son arrogance et qu’on lui ferait des conditions si mauvaises que toute dissidence serait à l’avenir découragée d’avance. Eux aussi, d’une manière bien caractéristique de cette technocratie installée à Bruxelles et persuadée de son bon droit, ils se refusaient à reconnaître le verdict cinglant rendu par le peuple britannique lors du référendum de 2016, après presque 45 ans de participation à l’Europe. Ils auront sûrement à méditer cette leçon d’histoire, à moins qu’ils ne préfèrent, comme il est permis de le craindre, camper sur des positions inexpugnables lors de la négociation à venir autour de l’accord de commerce qui régira les relations futures entre Grande-Bretagne et UE.  

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