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Voyager, pour le plus grand nombre ?

Publié le par Nathan Berghen

 

Qu'on n'attende surtout pas de moi que je fasse ici de longs commentaires sur la grève de la SNCF et les conséquences potentielles sur la réunion des familles qui nous est tous si chère pour la période de Noël. En réalité, ces réflexions datent de presque un an et remontent à des projets de voyage qui ont avorté pour les raisons que je vas à présent expliquer, au cours des vacances de décembre 2018. Le propos, comme on dit, n'a rien perdu de son actualité, du moins il la retrouvera pleinement lorsque les trains rouleront de nouveau. Des vérifications faites sur le site de la SNCF et celui d’easyjet pour effectuer un bref séjour à Nice montrent que les prix de cette fin d’année sont aussi délirants ici que pour Londres ou Amsterdam. En gros, quelqu’un qui voudrait emmener ses enfants là pour les premiers jours de la nouvelle année, en rentrant à Paris par exemple le dimanche 6 janvier, devrait débourser 400 à 450 euros en voyageant « pas cher » par la voie des airs, mais s’il décidait de préférer le train, cela lui reviendrait déjà à environ 350 par tête ! Ainsi, le transporteur aérien low cost et la SNCF version néo-libérale ont réussi à empêcher les gens de voyager… sous couvert de les y encourager et de leur faciliter la tâche ! Qu’est-ce que ces séjours et voyages soi-disant ouverts à tous, accessibles au plus grand nombre, quand le fait de prendre quelques jours de congés en pleines vacances scolaires devient aussi ruineux ? C’est, à mon sens, le règne organisé et assumé du n’importe quoi. Car pourquoi devrait-on payer plus cher parce que la destination est davantage demandée ? Question tout de même valable, et tellement valable à vrai dire que plus personne ne prend le temps de se la poser ! N’est-ce pourtant pas exactement le même service qu’on achète ? Et n’est-ce pas la logique même des fêtes de fin d’année que les familles se retrouvent et que les gens bougent d’un bout à l’autre de la France ? Au lieu d’y voir une période où elle est amenée à rendre service au plus grand nombre, la sncf y identifie maintenant une opportunité pour mener de juteuses affaires sur le dos de ce plus grand nombre : et en d’autres termes, certes moins choisis, on peut dire qu’elle y reconnaît une tranche du calendrier où elle peut rançonner à sa guise les candidats au voyage. « – Que n’avez-vous anticipé votre déplacement ! » me répondra-t-on sans doute. Et tant qu’on y est, pourquoi est-ce qu’une marque de cosmétiques ne relèverait pas ses prix en période de fêtes, sous prétexte que la demande est plus importante ?

 

Quelqu’un a remarqué, c’est la journaliste du Monde Ariane Chemin je crois, qu’il n’était plus possible de voyager incognito par le train, en France. C’est malheureusement la vérité, sauf sur les lignes régionales, où certainement on ne laissera pas longtemps subsister cette dangereuse anomalie. Impossible de faire émettre un billet sans donner son nom et sa date de naissance. Ainsi, c’est incessible, même à un proche, et impossible à revendre. On s’était demandé pourquoi, aussi, la SNCF laissait prospérer ces sites internet de revente et d’échange de billets tels que trocsdestrains et consorts : c’était tout simplement parce qu’elle savait programmé leur disparition, à l’horizon de dix ans tout au plus. Il n’est plus possible non plus d’acheter un billet cartonné et de le glisser dans son pardessus ou dans son sac à main. C'est ainsi, il faut s'y faire, même si cela met un peu mal à l'aise... Mais de toute manière, vous n'êtes plus dans cette problématique de l'incognito, qui vous semble presque un luxe vu la situation, vous voudriez simplement pouvoir vous déplacer à un prix raisonnable. Eh bien, choisissez de voyager à bas coût, prenez le ouigo. Cette création de la SCNF « fait un tabac », selon ce qui s’écrit dans les magazines pour cadres dirigeants bon teint. L’idée pourrait vous effleurer que l’on touche, avec ce train, le symbole même d’une société à deux vitesses qui s’est insidieusement imposée à nous. Les gens ordinaires ont le train ordinaire, avec ses offres et ses horaires. Les moins favorisés, ils ont, eh bien, humm, des conditions… disons, plus sommaires. Repoussez, je vous le conseille, ces pensées dangereusement subversives. D’ailleurs, dans ces wagons bleus et roses, des gens en costume cravate côtoient les jeunes, les vieillards et les familles qui sont présents manifestement en tant qu’usagers exceptionnels du train. Et ils passent inaperçus au milieu de cette population bigarrée dont le seul point commun est d’être à l’affût du « bon plan ».  C’est d’ailleurs en ces termes que la compagnie de transport fait la publicité de cette nouvelle offre que, curieusement, elle se garde bien de proposer sur l’ensemble des lignes tgv où elle pourrait être appliquée. La faute à un bug informatique, sans doute, comme pour l’impossibilité institutionalisée d’acheter en gare aux automates le titre de transport pour son chien ou pour son chat… Ou son vélo. Ce sera toujours quelques euros de plus lorsque vous devrez payer le supplément, une fois monté dans le train, au tarif de bord, c'est de bonne guerre. Voyager pas cher pour tous, oui, mais pas sur toutes les lignes, voilà qui ferait un slogan publicitaire moins percutant ! La présence à bord d’un « agent de propreté », ainsi que la communication de la SNCF le qualifie, n'est-elle pas également une démonstration indiscutable que ce nouveau mode de transport contribue au progrès social ? Certes, on peut avoir un certain sentiment de malaise lorsqu’on voit arriver cette personne – c’est presque immanquablement un homme de couleur – dont le rôle muet consiste à traverser les wagons en présentant aux voyageurs assis un grand sac-poubelle, dans lequel ils sont invités à se débarrasser de leurs déchets. Sa figure n’exprime pas précisément l’enthousiasme et la gaieté. Il y a néanmoins là un emploi – certes pas un CDI, plus probablement un emploi en autoentrepreneur sous-traité par une entreprise de nettoyage en contrat avec la SNCF, à moins que celle-ci soit elle-même la sous-traitante d’une autre société. Mais rappelez-vous que plus personne n’est recruté au statut de cheminot, à présent, depuis le personnel des gares jusqu’aux conducteurs. Grâce à cet agent, plus aucune équipe de nettoyage n’intervient à l’arrivée du train, même si le système a de temps en temps des ratés, on le devine (on le comprend ?)…

 

Et pour conclure, si vous êtes vraiment fauché et s’il n’y a pas de ouigo disponible sur votre trajet (car sur la très grande majorité des trajets non tgv, il n’y en a bien sûr aucun, ainsi que la communication de notre société nationale des chemins de fer omet de le préciser), n’oubliez pas que la SNCF a aussi pris sinon le contrôle de blablacar du moins une importante participation dans cette plate-forme pionnière en France du covoiturage. Ce sera l’occasion d’expérimenter la convivialité de façade de ceux qui, plutôt que de de vous donner un coup de pouce en vous transportant gracieusement (vous vous souvenez peut-être que cela s’appelait l’auto-stop), entendent monnayer l’utilisation de leur véhicule, depuis le trajet Paris-province le plus ordinaire jusqu’à leur déplacement quotidien domicile-travail. L’expérience vous fera voir qu’ils se recrutent dans tous les milieux, partout où il y a des petits malins qui entendent rentabiliser tout ce qu’ils font et joindre l’utile à l’agréable – les uns s’abriteront derrière l’impératif écologique, les autres ne prendront pas forcément cette peine. Eh oui, l’entreprise ferroviaire a donc maintenant des intérêts dans le covoiturage. Pas si curieux que cela. Pour dire la vérité, ce n’était pas la peine que les têtes d’œuf du siège de la SNCF se fassent tant de souci relativement à la politique tarifaire de cette plate-forme, qui n’est qu’une parmi d’autres. Il y avait déjà plusieurs années que les prix étaient alignés du haut vers le bas à partir des tarifs ferroviaires et s’ajustaient spontanément, les uns juste au-dessous des autres, dans tous les autres modes de transport. Singulière leçon d’économie relativement aux mécanismes de fixation des prix : pour la date t, le train au tarif le plus avantageux coûtait tant, eh bien le covoiturage coûterait tant moins environ 15%, et le trajet en autobus représenterait à son tour tant moins environ 20 à 25%. Et ainsi de suite, pourrait-on dire, car on peut toujours imaginer que se développeront, destinées à répondre à la demande de mobilité émanant du fauché intégral, des lignes de transport en combi Volkswagen ou en camping-car… Ce n’est pas que l’impératif de rentabilisation a pris d’extraordinaires proportions jusque-là inconnues, c’est qu’il règne en maître. Il s’insinue dans chaque geste, dans chaque relation sociale. Il règle tout.

 

Et non moins singulièrement, la France, en principe pays de libéralisme tempéré ou éclairé, se présente comme l’élève le plus zélé de la classe de pays modernes s’éloignant toujours plus de la démocratie sociale pour se convertir aux règles d’une économie de marché sans garde-fou et sans nuances. Car ce que fait notre société nationale des chemins de fer ne se retrouve absolument pas ailleurs, sauf à la marge. Allez donc prendre le train en Italie, en Pologne, en Allemagne ou en Suisse. Quelques cartes de réduction mais pas de maquis de tarifs rendant le choix illisible et vous contraignant à des arbitrages qui se révèlent souvent fallacieux. Pas de billet non remboursable et non échangeable, ou très rarement. Et surtout des lignes très nombreuses, desservant le plus grand nombre des villes moyennes et même des petites villes, avec une circulation régulière des rames, qui fait vite rêver le malheureux usager de la ligne Paris-Limoges, qui n’a parfois plus choix qu’entre deux départs par jour, et feu l’usager de la ligne qui desservait Mende ou Neufchâteau et qui a cessé de fonctionner depuis plus de dix ou de vingt ans… Les procédés les plus tortueux sont admis pour flinguer en vol le service de telle ou telle liaison secondaire et en préparer en douce la fermeture, par exemple ce phénomène signalé sur la ligne Agen-Périgueux par l’enquête du journal Sud-Ouest : avancer l’horaire du dernier train du soir, par exemple le passer de 17H40 à 16H55, de manière à en rendre l’utilisation quasiment impossible par les salariés du privé qui comptent sur ce mode de transport pour rentrer chez eux, un jour après l’autre. Et dire que la Cour des comptes montre du doigt depuis des années ces petites lignes locales desservies par les TER considérées comme un modèle de non-rentabilité et de non-productivité du travail ! C’est dire que ce n’est certainement pas fini…

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