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Un soir de juillet au tribunal médiatique...

Publié le par Nathan Berghen

 

 

Un soir de juillet. Je regarde encore les chaînes d’info, puisqu’il n’y a absolument rien à voir sur les autres. Le topo est toujours le même que les jours précédents. Comme s’il n’y avait aucun autre sujet digne d’être traité. Le débat porte sur les « dîners fastueux » que De Rugy se serait servis à l’hôtel de Lassay. De Rugy, oui, ce transfuge de l’écologie vers le PS, puis du PS vers la Macronie. Les enquêteurs de Médiapart ont toujours la même mentalité de procureurs, et les mêmes méthodes consistant à échelonner les révélations, de telle manière que la proie, pensant avoir paré un coup ou fait diversion, n’a pas le temps de se reposer qu’arrive déjà le coup suivant. Et tout le monde de reprendre en chœur : « – Au moment où l’on demande de gros sacrifices aux Français, qu’ils sont assommés d’impôts (sic), et après quand même qu’il y a eu les gilets jaunes, on comprend que de telles pratiques peuvent choquer ». Les Français sont-ils vraiment assommés d’impôts : deux-tiers d’entre eux sont dès cette année ou en 2020 libérés de la tristement célèbre taxe d’habitation, dont les hausses annuelles faisaient jaser, chaque mois d’octobre, et près d’un tiers d’entre eux ne paient aucun impôt sur le revenu : on peut donc penser qu’il y a des manières plus brutales ou plus indiscutables d’être assommé. Mais peu importe, tel n’est pas le propos que je veux suivre ici.

 

Variante : « … alors qu’il y a eu tout de même le mouvement des gilets jaunes, expression d’une colère populaire ».. Biiiip ! J’ai déjà eu l’occasion de dire ce que j’avais pensé, avec bien peu d’indices et d’observations de terrain, à ma grande honte, de ce prétendu mouvement populaire qui a fait l’actualité de l’hiver 2018-2019. Au moins puis-je écrire à présent que l’analyse que j’avais faite en février à propos de son essoufflement, par manque de clarté de ses objectifs et manque de troupes fraîches pour ses mobilisations s’est amplement vérifié. Les défilés des samedis des six derniers mois ont eu l’apparence d’une triste parodie, ne réunissant plus que quelques centaines à quelques milliers de personnes ici et là, malgré l’atmosphère en surchauffe toujours perceptible sur les mailings lists et sur les hashtags des réseaux sociaux. De la part des journalistes, cette allusion est en tout cas très caractéristique d’une ambiguïté volontairement entretenue à l’égard d’un mouvement qui a fourni de bonnes images et de fructueux sujets de micros-trottoirs mais qui les a aussi montrés du doigt comme l’une des causes du mal. Le manifestant à gilet jaune est-il réellement préoccupé de savoir si on sert des menus très raffinés à l’hôtel de Lassay et si c’est à l’occasion d’agapes privées ou de démarches dites de représentativité ? Je ne sais. L’idée que les puissants se gorgent lui est manifestement précieuse. En témoigne la rage récurrente traversant les réseaux sociaux dont fait l’objet l’épouse du chef de l’État, dépeinte comme une Marie-Antoinette multipliant les orgies et les dépenses somptuaires – ah, la facture pour le renouvellement de la vaisselle élyséenne !… 

 

Variante, encore : « Les responsables publics et les élus ont un devoir d’exemplarité. Les Français ne comprennent pas de telles dépenses, de telles pratiques, etc etc… » C’est réellement extraordinaire de penser que les Français se rêvent des dirigeants austères et inébranlables devant toute tentation. Le retour de la république des purs, à la manière de Saint-Just… La France peut-elle sérieusement passer pour une nation où l’on est à l’abri des petits arrangements, où on ne pratique jamais la combine ? Les enquêtes internationales sur l’éthique des affaires et la corruption n’incitent pourtant pas à le penser. Tout ce que l’on sait, intimement, de nos compatriotes, n’incite pas à le penser. Alors serait-ce qu’ils voudraient leurs représentants complètement à l’opposé de ce qu’ils sont eux-mêmes ? Mystère de l’identité nationale et du plaisir qu’elle prend à se leurrer elle-même sur sa nature, au fond vindicative… 

 

Non moins extraordinaire, on découvre sur ces canaux télé que l’on n’allume jamais, ces émissions, tables-rondes et débats, toujours habilement envenimés davantage qu’animés par la ou le journaliste de service, qui sont un moyen de recycler commodément des has been de la politique, des figures de la vie publique qu’on croyait complètement oubliées. Avec quelle stupéfaction ne voit-on pas apparaître, cette soirée de juillet, une Fabienne Keller, l’ex-maire de Strasbourg, élue un peu contre le cours normal des choses en 2001, et écartée sèchement par les habitants dès la fin de son mandat… Cette dame, légèrement da-dame il faut bien le dire, la lèvre pincée, la mine un peu condescendante, était entrée au Sénat pour se consoler. Cela, on le savait. Mais ce qu’on ne savait pas, c’est qu’elle avait depuis un an rejoint la majorité présidentielle – mais bien sûr que si ! Autrement dit, qu’elle était à présent dans les bataillons de réserve de la Macronie, prête à servir si jamais une mission, un portefeuille, se trouvait libre. Parfaite incarnation de l’opportunisme et de l’absence de toute conviction qui sont l’essence de l’esprit alsacien, l’ancienne diplômée de Polytechnique semble ce soir mal réveillée, modérément motivée pour débattre avec les partenaires que le sort lui a désignés... Mais justement, parmi eux, qui voit-on là ? Bernard Debré ! L’homme qui opéra la prostate présidentielle, il y a vingt-cinq ans ! Le grand médecin entré en politique dans le même parti que son papa et que son frère jumeau Jean-Louis. On le croyait en retraite, mais non. À 75 ans, il est toujours conseiller de Paris – on ne sait trop de quel arrondissement, mais certainement pas trop loin du XVIe où il a grandi – et à s’informer, on découvre des choses utiles. Par exemple qu’il n’a pas tenté de se représenter à la députation en 2017, on se demande bien pourquoi. Il paraît très ralenti, il dit qu’il ne faut pas faire un tribunal (c’est juste !), qu’il faut juger sur des faits (c’est formidable d’originalité !), … et puis quelques minutes après il dit le contraire, que Rugy est cuit et recuit, répétant ce que vient d’affirmer péremptoirement son voisin de droite, qui l’air presque aussi intellectuel qu’un sergent-chef des parachutistes.

 

On n’est pas, de toute façon, au bout de ses surprises, puisqu’on voit surgir un ou deux députés marcheurs dont on n’a strictement jamais entendu parler, ce qui est normal, puisque personne ne connaissait la plupart d’entre eux avant 2017, et qu’on nous sert pour finir sur un plateau Florian Philippot – oui, lui-même, le lieutenant déchu de la fille Le Pen, le « patriote » qui pèse à peine 0,65% des voix aux dernières européennes, ce qui le met au-dessous du parti antispéciste et presque au niveau des espérantistes… On se frotte les yeux, mais non, on ne rêve pas ! Il faut vraiment qu’il n’y ait plus personne de disponible, en ce milieu de mois de juillet, pour composer des plateaux télé de cette manière-là. À moins peut-être que personne ne veuille venir représenter les grands partis ? Certes, j’ai entrevu Wallerand de Saint-Just, l’homme à la barbe blanche, avec des faux airs de François Nourrissier, qui est le trésorier du RN, et qui est accessoirement l’homme qui a complètement échoué à implanter cette formation à Paris, où elle fait le plus faible de ses scores de toute la France métropolitaine. Il a d’ailleurs déjà fait savoir qu’il n’irait pas au sacrifice une fois de plus aux élections municipales de 2020. Mais ne le comptons pas, car c’est un homme de l’Ancien Régime perdu parmi nous – avec un prénom comme celui-ci, il doit avoir de vieilles armures qui décorent ses escaliers, mais comment l’accorder avec ce patronyme de coupeur de têtes, de disciple de Robespierre ? L’un et l’autre, en vrais populistes, jugent que Rugy est définitivement indigne de toute charge gouvernementale. Auraient-ils brandi le homard gonflable qui attendait le ministre de l’écologie dans l’un de ses déplacements en province, au lendemain des révélations de Médiapart ?  Tout porte à le croire.

 

Ce n’est pas qu’il m’est apparu tellement sympathique, ce Rugy. Ce serait même plutôt le contraire ! Mais tout de même, on ne peut se déprendre d’un certain sentiment de malaise devant cette inquisition. Le Monsieur a un logement de fonction associé à une cuisine et à des caves de grande réputation, et il occupe un des postes les plus prestigieux de la République, la présidence de l’Assemblée, à laquelle est attachée une fonction de représentation. Il reçoit, et il reçoit même des amis de sa femme. Alors, c’est très grave ? Devrait-il louer un local à l’extérieur pour y  fêter son anniversaire et celui de ses enfants ? Il est séparé de sa première femme et loue un appartement à Nantes pour y voir ses enfants. Mais le bail dont il bénéficie, il ne peut y prétendre car c’est un bail social, ce que l’agence immobilière a fait mine, apparemment, de ne pas savoir… Alors c’est un abus scandaleux ? En réalité, les journalistes politiques sont assez gênés pour traiter du sujet car ils sont nombreux à avoir été conviés, au fil des années à la table de l’hôtel de Lassay, mais en tant que porte-parole des mécontents de tous les bords, ils ne peuvent s’empêcher d’appeler de leurs vœux la conciliation de la politique et de la morale. Au fond, tout serait tellement plus simple si le ministre ou le président de l’assemblée se déplaçait à vélo et habitait un deux-pièces cuisine. Mais parions quand même qu’il y aurait peu de candidats si l’affaire se présentait de cette façon !

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