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Police Python, un polar de province

Publié le par Nathan Berghen

 

 

C’est comme ça qu’on faisait dans cette France-là. On se devait de respecter les formes et de sauver les apparences. Ainsi, si jamais on appartenait aux dynasties bourgeoises d’une ville de province et on se trouvait flanqué d’une épouse malade et paralysée, on prenait une maîtresse qu’on pourvoyait d’un emploi de vendeuse, ou plutôt pour faire moins médiocre de décoratrice de vitrines. Un emploi pour la forme donc. Et on plaçait la dame dans un appartement choisi dans les résidences de standing de l’époque, celles qui avaient des balcons en verre fumé et des stores électriques.

Venu du théâtre, où il avait brillé sur la scène parisienne de l’après-guerre, dans les pièces de Sartre par exemple, François Périer n’était pas un très grand acteur au cinéma mais il ne manquait pas de qualités. Il avait ce qu’on appelle un jeu sobre, celui-là même qui aujourd’hui tend à se raréfier. Il s’usa, sans doute, pendant son âge mûr, en incarnant de plus en plus systématiquement des rôles de policiers ou de magistrat, auxquels son visage fermé et alourdi par l’âge convenait plus ou moins, plutôt plus que moins croyait-on. Il a tenu avec le divisionnaire Ganay, attaché à son épouse d’un indestructible lien qui ne doit rien aux conventions, et amoureux fou d’une jeune femme de trente ans de moins que lui, que la passion conduit au meurtre, l’un de ses rôles les plus poignants.

Stefania Sandrelli tenait parfaitement le rôle bref et fugitif de la jeune Sylvia, relevée du trottoir et de la drogue par un policier à l’esprit large mais aux passions exclusives tel que l’incarne François Périer. Pour qui a connu la période, son visage et sa silhouette rappelleront beaucoup de jeunes femmes minces et rêveuses aperçues dans les rues, les manifestations, les lieux de villégiature et de vacances, auxquelles on a pensé un instant qu’on pourrait emboîter le pas – comme le fait l’inspecteur Ferrot lorsqu’il la voit une première fois au jardin public. On sait et elle savait très bien elle-même qu’elle n’était pas une actrice de tout premier plan. Pour ceux qui savaient la diriger, elle pouvait pourtant laisser entrevoir un curieux mélange d’arrogance et de fragilité sensible. Dépourvue de classe naturelle, plus provocante que belle, elle semblait par instant regretter une innocence perdue. Et Alain Corneau y réussit, comme Bertolucci quelques années plus tôt dans le rôle extraordinaire qu’il avait donné à Sandrelli dans Le Conformiste, celui de l’épouse bourgeoise un peu sotte et décomplexée du héros interprété par Trintignant. Ainsi la voit-on dans Police Python 357, puisque tel est le nom assez mal choisi du film dont je parle ici, en femme déroutée, amoureuse d’un type d’apparence assez quelconque, humble et un peu perdue, et aussitôt en guerrière fière, méprisante, humiliant l'homme « respectable » qui s’est institué son protecteur, au point de le pousser à l’irréparable. Comme dans bien d’autres films de cette génération seventies, si brillante dans l’histoire du cinéma en France et ailleurs, c’est d’indépendance et de liberté féminines qu’il est ici question. 

 

Montand est à la fois convaincant, dans la peau de ce personnage silencieux, sobre et maniaque qu'est l'inspecteur Ferrot, et pas tout à fait convaincant, essentiellement pour des raisons d’âge. Il était déjà trop vieux pour le rôle, qui ne pouvait aller non plus au jeune flic avec qui il fait équipe (Mathieu Carrière, avec des lunettes à monture métal assez mastoc qui passeraient mal aujourd’hui) mais qui aurait sans doute convenu à un homme de quarante ans, alors que Montand paraît beaucoup plus. Les années ont passé, et il est devenu difficile de reconnaître en lui un idéal masculin ainsi qu’on le voyait à cette époque. Signoret, hiératique et figée, les traits alourdis par l’âge et l’alcool, est admirable, et il n’est pas difficile, même si on ne se rappelle pas les détails de son histoire personnelle avec Montand, de la deviner intimement proche de ce rôle de femme prête à tous les sacrifices par amour et non pour les apparences comme on le croit au premier abord. Mais le véritable héros de ce film c’est Orléans, et cette espèce de France éternelle à laquelle font rêver toujours quelque peu les bords de la Loire. C’est bien étrange de revoir, à quarante-cinq ans de distance, ce monde qui semble appartenir à une histoire autre et même à un temps autre. Cette France des années 1970, la pellicule couleur un peu terne et passée de Police Python 357 n’y peut rien, elle est désormais amalgamée aux années 1950 que l’on ne perçoit pourtant presque qu’à travers le noir et blanc de films tels que Lola ou des Quatre Cents Coups. Elle est devenue insaisissable, trop loin de nous. Si peu de monde dans les rues, et si peu d’animation. En ce temps-là, en effet, on ne se souciait guère de faire des salons, des dégustations, des marchés de producteurs, des vides-greniers, et des animations musicales… On s’ennuyait en province, oui, peut-être, mais avec quelle élégance ! Des hommes et des femmes passent, comme dans un décor. Lorsque Dieu a créé le temps, disent je crois les Irlandais, sa grande sagesse a été d’en fabriquer en quantité illimitée… Peut-être est-ce vrai ? Orléans, avec ce large fleuve qui s’écoule sur ses rives, semble indifférente au drame que vivent ces quelques personnages. Entre l’appartement sordide de l’inspecteur Ferrot, le trois pièces dernier cri de l’héroïne, et le domicile bourgeois traditionnel du divisionnaire, à peine quelques scènes de rue, de marché, de squares… Est-ce au travers de sa détermination anti-bourgeoise que Corneau, ex-militant trotskyste qui arrivait tout juste à la réalisation, avait compris tout cela ? Il est permis de le penser, compte tenu de la scène qui fait l’ouverture du film, qui donne à voir la police, représentée sur place par notre inspecteur Ferrot, comme une auxiliaire fidèle de la bourgeoisie, défendant l’outil de travail contre des grévistes prétendant occuper une usine. Et dans cet ordre établi et ce silence, dans cette suite des jours, d’une apparente tranquillité toujours semblable, que d’espérances et de souffrances secrètes !

Avec le recul du temps, qui pour moi aussi a passé, Signoret et Périer ne m’évoquent plus aujourd’hui une bourgeoisie sûre de son droit et héritière finalement de la vieille France des privilèges, mais un couple torturé par la maladie et la nostalgie – comme l’avocat Emmerich et sa femme paralytique dans Asphalt Jungle de John Huston. Comment oublier cette scène où François Périer, figé au volant de sa voiture, brûle la photo du bonheur volé, la seule jamais prise dans sa propriété de campagne avec sa jeune maîtresse, et pointe le canon de son arme vers Montand en murmurant, parlant de Sylvia : « – Moi, je l’aimais » ? Il n’a aucune intention de tirer, bien sûr, et il attend que son subordonné le grille de vitesse et l’exécute, ici et maintenant, tant il comprend qu’aucun espoir n’est plus possible. Et comment oublier le décalque de la même scène, toujours au bord de l’eau et toujours en voiture, avec cette fois Signoret, qui explique posément à Montand, la voix prise de sanglots, qu’elle assume les fautes commises mais que dans ces conditions-là, non, vraiment, elle ne peut plus continuer à vivre ? La scène finale du braquage du supermarché n’est là que pour justifier que l’on ait étiqueté Police Python 357 comme un film policier, alors qu’il a la rigueur sombre et le souffle d’un drame. Un drame de province autrefois. 

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