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Campagnes à l'abandon ?

Publié le par Nathan Berghen

 

Depuis quelques temps, on entend beaucoup parler de ce sentiment d’être abandonnés, laissés pour compte, qu’éprouveraient les habitants d’une certaine France rurale. À chaque élection servant d’exutoire aux mécontentements, ou à chaque mouvement de contestation, on voit les commentateurs autorisés désigner les territoires ainsi touchés. Cela va bien au-delà de la « diagonale du vide » que les géographes avaient identifiée dès la fin des années 1980, alliant les régions en cours de désindustrialisation de la Lorraine et des Ardennes pour prendre en écharpe des campagnes déprimées et dépeuplées, champenoises, bourbonnaises, auvergnates, pour se terminer au sud du Massif central sur les plateaux de l’Aubrac et dans les Causses… D’autres géographes encore, dans le début des années 2010, comme Pierre Veltz ou Christophe Guilluy, ont abouti à identifier ces aires de déclassement, ou pour employer leurs propres termes, de « fragilité » cumulée de plusieurs indicateurs sociaux différents. À les en croire, c’est pour ainsi dire tout ce qui n’est pas dans l’aire d’influence d’une métropole qui se trouverait touché. Peu importe que leur méthodologie soit souvent approximative, complètement indifférente aux héritages de l’histoire ou de la vie politique locale, et leur terminologie souvent sans grande rigueur (celui qui chercherait dans leurs ouvrages une définition des « classes populaires » ou des « classes moyennes », ou même simplement des « immigrés », en serait sans doute pour ses frais, sans compter toutes les formulations qui laissent rêveur comme les « banlieues à logements sociaux »)… Peu importe encore qu’ils minorent de manière souvent choquante la souffrance sociale que produisent lesdites banlieues et qu’ils fassent comme si l’on pouvait passer par pertes et profits tout ce que la sociologie des migrations et la sociologie urbaine ont pu établir sur la structuration de ces autres « territoires », qu’on désignait par euphémisme, depuis les années 1990.

Cette notion de « France périphérique », en réalité, n’est pas nouvelle et n’apporte pas beaucoup à notre connaissance de la situation actuelle de la société française. Dès l’époque où l’on a identifié le phénomène de la « nouvelle pauvreté », au cours du premier septennat mitterrandien, de 1981 à 1988 donc, des auteurs ont commencé à suggérer que les principes d’ordonnancement de la société étaient en train d’évoluer. Alain Touraine, par exemple, le disait : qu’on n’était plus dans un principe de hiérarchie, une organisation verticale (vous êtes en haut ou en bas de l’échelle sociale) mais davantage dans une organisation horizontale : vous êtes dedans ou vous êtes dehors, in ou bien out. De là est dérivée la notion d’exclusion, qui a eu son heure de gloire dans les années 1990 mais qui a du plomb dans l’aile aujourd’hui, sans doute du fait d’avoir été mise à toutes les sauces et transformées en principe explicatif passe-partout des phénomènes protestataires, notamment ceux touchant la jeunesse issue de immigration non-européenne. Dans les années 2000, sous Raffarin – un premier ministre atypique, plutôt représentant du monde des campagnes et lui-même produit d’un vieux système de notabilités locales (sa famille possédait une laiterie) –, on parlait volontiers de sa préoccupation pour la « France d’en bas ». Ce qui était une manière de cumuler les deux approches : à la fois la base (les fondations) et le bas (les humbles, les petites gens), l’étalement et la fragilité – j’emploie le terme au sens où l’historienne Arlette Farge, spécialiste du vol d’aliment dans le Paris du XVIIIe siècle, parlait de la « vie fragile ». Désormais, le concept en vogue, c’est donc cette France de la « périphérie » qu’on opposerait grossièrement à un « centre » constitué par la société mondialisée, métropolitaine et multiculturelle, mais avec le même principe de classement : si vous n’êtes pas dedans, vous êtes dehors.

À première vue, cela semble un peu simpliste ou simplificateur. D’un côté, les métropoles, de Nantes à Marseille, de la région parisienne à Toulouse ou à Rennes, et de l’autre, la France des oubliés, où on mettrait pêle-mêle les petites villes, le rural profond, les villes moyennes, le périurbain subi… Mmouais ! Tous auraient en commun une forme de décrochage par rapport à l’économie mondialisée et à ses centres de décision, une forme de précarité sociale plus forte qu’ailleurs (chômage, temps partiel, salaires médiocres), une forme de marginalisation vécue comme une injustice et un déclassement.

Admettons. On aimerait tout de même savoir depuis quand exactement les campagnes auraient le sentiment d’être à l’écart et de connaître une forme d’abandon par rapport au reste du pays. Est-ce depuis les années 1970, où compte tenu de l’accélération de l’exode rural, on diagnostiquait déjà « la fin de la France paysanne » (c’était le titre du dernier volume de l’Histoire de la France rurale sortie au Seuil en 1977, qui couvrait le XXe siècle) ? Je crains que non. Tout porte à croire que c’est en réalité bien plus ancien. Depuis l’époque de la Révolution française, bourgeois et ouvriers n’avaient que mépris et crainte pour les hommes de la terre, qui le leur rendaient d’ailleurs. L’idéalisation du travail des champs et de la société paysanne, pour la solidité de ses cadres familiaux et la pureté de ses mœurs, quand ce n’était pas pour la profondeur de sa dévotion, c’était plus ou moins des histoires qu’on se racontait à l’époque romantique, et qu’on s’est racontées de nouveau en pleine dépression fin-de-siècle, quand il est apparu que les champs commençaient à se vider et à ne plus retenir leurs hommes. C’est de là qu’est sorti le roman rural, façon René Bazin et les Oberlé, dont les rameaux fleurirent encore au XXe siècle avec Giono et sa Provence. Mais enfin, de la pastorale de Florian jusqu’au roman rustique de Ramuz, tout cela relève d’abord de l’histoire de la culture et des représentations. Le tableau impitoyable que le roman naturaliste renvoie des sociétés paysannes (pensons à Zola, dans La Terre, à Huysmans dans En Rade…), à la fin du XIXe siècle, c’est aussi une affaire d’histoire des représentations. Mais si l’on passe du côté des acteurs sociaux et des mentalités, que trouve-t-on sinon les mêmes préjugés, les mêmes préventions inlassablement reconduits vis-à-vis des rustres ? On ne le sait pas toujours, mais sur le plan démographique, la France des villages et des petits bourgs n’a cessé d’être majoritaire qu’en 1929, plus de trois-quarts de siècle après l’Angleterre, plus de trente ans après l’Allemagne… Sur le plan du rapport de force entre la civilisation rurale et la civilisation urbaine, pâtres et laboureurs avaient perdu la partie depuis bien plus longtemps, et ils n’appartenaient d’ailleurs plus guère qu’à la langue poétique ou littéraire. Dans certains départements de la « diagonale du vide » d’aujourd’hui, la dépopulation des campagnes, ce qu’on appelle la « déprise » rurale, était déjà bien entamée dans les années 1880, voire 1860 : le Cantal, la Lozère, l’Ardèche, pour ne citer que quelques cas. Les conditions de vie y étaient déjà perçues comme très difficiles, très ingrates, et les perspectives de changement presque inexistantes, alors même qu’ailleurs, à peu de distance désormais du fait des communications modernes, la ville offrait de tout autres possibilités. Longtemps les migrations saisonnières permettaient de remédier à la misère, et puis un jour elles ne suffirent plus, d’où ces diasporas basques ou lorraines, répandues loin à l’étranger et jusqu’aux Amériques, et ces « communautés » auvergnates, savoyardes, dauphinoises, bretonnes et autres, dans les grandes villes de notre pays. Pour certaines provinces, cela fit l’effet d’une soupape de sûreté et cela permit de conserver presque intacte la société rurale jusqu’aux lendemains de la Grande Guerre… Tel est le cas du pays bigouden dans lequel grandit Pierre Jakez Hélias, né en 1914, dont l’autobiographie, Le Cheval d’Orgueil fut un événement à sa parution en 1975. Tel est le cas aussi de la Savoie, où une ethnologue viennoise nommée Eugenie Goldstern put réaliser une étude de terrain passionnante à la veille de 1914 et porter témoignage de traditions vestimentaires, d’habitats et de fêtes encore parfaitement vivants. Au cours des années 1930, ce « conservatoire » des mœurs et des structures sociales de l’ancien temps n’existait déjà plus. L’électrification, arrivée à cette époque, avec quelques trente années de retard sur les villes, et l’amélioration du confort matériel de l’existence (toute relative en réalité avant les années 1950) n’y changèrent strictement rien. C’était un mode de vie ringardisé et démonétisé que celui des ruraux, point final.

 

Et c’est bien ainsi que nous le voyions, enfants, dans les années 1970, lorsque les circonstances, les congés scolaires ou les fêtes familiales nous faisaient sortir de la ville. Un village de la région de Libourne nous accueillait parfois, le week-end ou juste l’après-midi du dimanche. La maison, acquise dans les années 1950 et dont mes grands-parents n’avaient guère pu jouir, ne payait pas vraiment de mine. Les frelons et les araignées y voisinaient avec les musaraignes, dont les déjections jonchaient les chambres. Il ne fallait guère penser chauffer : à part la flambée que l’on pouvait toujours faire dans la cheminée du séjour, l’idée de se glisser dans ces lits humides et glacés et de s’y endormir, bref l’idée seulement de passer une nuit sur place ne motivait guère les troupes. Les voisins n’avaient rien d’engageant : une petite vieillarde chevrotante, d’un côté, et de l’autre, mitoyenne, la maison ou plutôt l’espèce de cabanon qui abritait un couple d’apparence très fruste. Le gars, un barbu hirsute vêtu de haillons, semblait tout spécialement limité. Il balançait les couches souillées de ses enfants dans notre jardin, par-dessus la haie, et si on lui en faisait la remarque, on l’entendait regimber en causant à sa bonne femme : « – Y’avait qu’une gueille, putain de merde ! Y’sont jamais contents, que je te dis, les gens ! » Un jour, j’avais sept ou huit ans, je me trouvai nez-à-nez avec lui dans notre pré, sur l’arrière de la maison. « – Je t’emmerde ! », me déclara-t-il quand j’eus la présence d’esprit de lui demander ce qu’il faisait là, avant de se mettre à menacer mon père, arrivé à la rescousse : « – J’ai un chien méchant, vous savez, et si je le lâche sur votre gars, il ne restera plus que l’os ! » Le ton était donné. Mais les histoires de voisinage ne s’arrêtaient pas là, oh que non, car tout se savait dans ces chers villages de la douce France d’autrefois ! Et à mots couverts, mes parents ou ma grand-mère de parler de la châtelaine, que son veuvage avait conduit dans le lit du notaire qui gérait les biens de la famille, lequel travaillait depuis lors à écarter les enfants légitimes de la succession… Et d’évoquer le professeur d’histoire qui vivait un huis clos presque mauriacien avec sa vieille mère et sa bouteille de whisky, à quelques pas de là, étouffant de solitude et menaçant de se pendre à la poutre du grenier – ce qu’il n’eut pas l’occasion de faire car à même pas cinquante ans, l’alcool l’avait emporté dans la tombe… Et de faire allusion à celle qu’on surnommait « la Polonaise », quoiqu’elle fût simplement originaire du Nord, une petite da-dame installée en contrebas, dans une minuscule maison de plain-pied au milieu d’un pré tout humide, qui recevait la visite de tel agriculteur veuf du coin, après qu’il avait enterré sa femme, d’assez bon cœur disait-on, à peine un an plus tôt… 

Et je revois la rue principale, au bord de laquelle nous étions, ou bien faudrait-il plutôt parler de la route qui conduisait droit à l’église, au-delà de laquelle il y avait un coude, quelques arbres et un hameau, où se situaient la mairie et l’épicerie-café. Il y avait l’idiot de village, oui je vous prie de me croire, un bonhomme tout rassis, tout racorni, qu’on appelait Coco, qui passait régulièrement en promenade, avec sa canne et son canotier, tuant le temps comme il pouvait. Et ma mère, revenant des courses à l’épicerie, qui donnait les nouvelles : « – Il y avait encore le vieux Soulac, de la ferme au bas de notre route, qui se rinçait le gosier, rougeaud, énorme… » Et ma grand-mère me poussait du coude et disait : « – Bah, ces paysans, ça a toujours été pareil, soit ils buvaient, soit ils faisaient des enfants… » Et il y avait aussi l’ouvrier agricole, qui s’arrêtait parfois devant le portail pour causer, et qui vous interpellait – « Eh petit, écoute un peu ! » – avant de lâcher un énorme prout et de partir tout seul d’un éclat de rire à s’étrangler… 

Non seulement l’existence y apparaissait vide et morne, mais la médiocrité de la vie matérielle sautait aux yeux. Combien de voitures passaient, alors, au bord de cette route ? Il n’y en avait guère, et nous pouvions nous balader à vélo dans tous les coins, à trois sur la largeur de l’asphalte, autant que nous voulions. L’épicerie-café n’avait que des produits de toute première nécessité, des boîtes de conserve, de la lessive… Lorsqu’en voiture on passait par le bourg le plus proche de notre petit village, l’accablement nous gagnait : trois magasins se battaient en duel, presqu’en permanence fermés, les portails laissaient deviner des maisons mal fagotées et des jardins en désordre, et ces rues semblaient vides de toute présence. Quelques jouets en plastique dépareillés traînaient par terre au pied de balançoires rongées de rouille et de lichens…

Bien sûr, ce n’est qu’a posteriori que nous avons fini par savoir ce qu’il en était de ces campagnes du Libournais et du Fronsadais, de l’Entre-deux-mers, du Blayais et du même du Médoc : des milieux socialement déstructurés et culturellement arriérés, où prévalait l’alcoolisme, la violence domestique, l’inceste et la misère. Certains spécialistes de l’histoire locale vous diront que ce sont les fruits de la culture de la vigne à la manière bordelaise, agriculture peuplante mais très inégalitaire, par oppositions aux vignobles de petits propriétaires qui ont souvent manifesté, au cours de l’histoire récente, une orientation politique avancée et une forme active de citoyenneté, par exemple le Mâconnais… Demandez donc leur avis aux médecins qui ont fait des remplacements dans ces coins, ou aux magistrats du pôle judiciaire de Bordeaux dont ils dépendent. Allez voir les archives des justices de paix et des tribunaux d’instance, et vous verrez… 

Même Libourne nous apparaissait le fond de la médiocrité à nous qui vivions à Bordeaux, la grande ville. Des rues étroites et noircies, mal entretenues ou mal tracées, on ne savait trop, avec des boutiques d’aspect miteux Aucun grand cours ou boulevard digne de ce nom. Le poids manifeste de la présence des militaires, officiers et troufions qui peuplaient alors la grande caserne de cette ville de garnison… 

La situation apparaît bien différente aujourd’hui, si l’on va faire un tour et se promener dans ces campagnes. Chaque maison affiche ses deux véhicules et son double garage. Les prés où paissaient quelques rares vaches et la polyculture ont disparu – et le gros des paysans avec : tout est en vignes, ou presque, ce qui veut dire des relations commerciales, des transactions, des flux d’argent incessants (peu importe ici que ce soit au bénéfice d’un petit nombre), en flirtant peut-être avec des appellations sans grand prestige du Bordelais, du genre Canon-Fronsac... Dans les petits bourgs si désespérants d’autrefois par leur monotonie et leur manque de ressources, des lotissements ont poussé, en grand nombre, et des équipements sportifs côtoient des supermarchés aux dimensions dignes de ceux des banlieues de grandes villes. Certes, je n’ignore pas qu’on est ici dans l’orbite de Libourne, qui est elle-même dans l’orbite de Bordeaux, et que le tableau ne serait pas le même si on se transportait dans le Cantal ou en Lozère. Mais on n’en est pas moins à une quarantaine de kilomètres de la grande ville, dans une région qui n’a pas grand-chose pour elle, ni terroir, ni spécialisation agricole, ni tellement paysage.

Ce que je veux souligner par-là, c’est que le sentiment d’un fossé entre les modes de vie n’a pas attendu la fin des années 2010 pour éloigner les métropoles des zones rurales et périphériques. C’est un état de fait que cet écart, je dirais même cette disjonction, et il en va pareillement des complexes d’infériorité ou de supériorité qui bien logiquement l’accompagnent. À ce registre, on est doublement perdants. Ruraux qui ne voient pas à quel point leur existence s’est améliorée depuis ce temps à la fois si proche et si lointain – un demi-siècle, plus ou moins, depuis l’achèvement des « trente glorieuses », et qui se sentent délaissés alors qu’ils n’ont jamais été plus proches des urbains en termes de mœurs, d’habitudes de consommation et même de valeurs. Citadins qui jugent toujours, sans discontinuer, que leur mode de vie est radicalement distinct, plus riche, ou plus valorisant, que celui qui a cours dans cette France ringarde et lointaine. Je reviendrai prochainement là-dessus.

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