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Promenades dans Londres… avec les brexiters

Publié le par Nathan Berghen

 

Churchill, qui n’a pas vécu assez vieux pour voir l’adhésion de son pays à la CEE, sous le Premier ministre tory Edward Heath, avait un jour déclaré à De Gaulle : « Chaque fois qu’il nous faudra choisir entre l’Europe et le grand large, nous choisirons toujours le grand large. » À plusieurs reprises, ces derniers temps, j’ai réitéré ma conviction que l’Angleterre se relèvera du choc que va constituer pour son économie la séparation d’avec l’Union européenne, et qu’elle n’en constituera pas moins qu’aujourd’hui, mais au contraire peut-être davantage, une destination attractive et séduisante pour les innombrables nationalités candidates à l’immigration et à une vie meilleure que comptent le continent et ses périphéries. La question est remarquablement mal posée par les différents commentateurs, qu’ils soient journalistes, spécialistes attitrés de la Grande-Bretagne, ou bien encore historiens des relations internationales recyclés dans la presse de province. Sans s’en rendre compte, ils adoptent le point de vue des 27 États membres appelés à rester dans l’UE, à la fois fâchés, interloqués et blessés par le camouflet que leur fait subir le 28e d’entre eux. Rendez-vous compte, il veut s’en aller, quitter le navire, partir ! C’est un lâchage, une désertion ! Ou mieux, une trahison, exactement comme dans un divorce où le conjoint quitté n’a rien vu venir et voit du jour au lendemain son monde s’écrouler sur ses bases. Vu de chez nous, où le fait de mettre en cause le principe de l’appartenance à l’Europe est pratiquement un délit d’opinion et n’a aucun droit de cité dans les médias, il semble aller de soi que les Britanniques sont les seuls responsables du blocage actuel. Arrogance, irréalisme, défaut de clairvoyance, prévalence des intérêts de parti sur l’intérêt collectif, telles sont les principales caractéristiques que l’on prête à leurs dirigeants et à leur personnel politique… 

La question est pourtant toute différente. Plus de quarante ans après l’accès controversé à la CEE, en 1973, on a demandé au peuple britannique ce qu’il pense de ce mariage avec l’Europe, et à une nette majorité de 52% il a répondu qu’il n’y croyait pas et qu’il préférait s’en aller. N’est-ce pas incroyable qu’après déjà presque trois ans de tergiversations, on prétende revenir là-dessus, qu’on remette en cause ce verdict – qui fut un véritable tremblement de terre. Des argumentaires parmi les plus douteux circulent pour encourager à faire un second vote. Par exemple, on rappelle qu’on a brandi des chiffres faux pendant la campagne référendaire de 2016. Tiens donc ! Est-ce que pendant les campagnes électorales, habituellement, on ne fait pas de fausses promesses, on ne brandit jamais des chiffres arrangés ? Mais on n’a jamais le droit de revoter, et quelque part, n’est-ce pas logique ?… On affirme aussi que les brexiters n’avaient pas suffisamment réfléchi aux alternatives qu’ils mettraient en avant, d’autant qu’ils ne croyaient pas eux-mêmes l’emporter. Drôle d’affaire ! On n’avait donc pas compris ! Un référendum, ce ne serait donc pas faire une réponse à une question, mais ce serait écrire à l’avance la suite de l’histoire, que nul ne connaît ? Quelle malhonnêteté de présenter les choses ainsi !… Et à Londres actuellement, on va même jusqu’à dire que les 48% qui ont voté pour le « remain » sont laissés de côté, voire ignorés. Mais depuis quand une décision majoritaire induit-elle une dictature de la majorité contre la minorité ? Il faut vraiment être peu démocrate pour se prêter à des raisonnements pareils, et pour ma part, puisque j’estime être un démocrate authentique, je trouve très choquante cette propension à rayer d’un trait de plume, ou en tout cas à remettre en cause le verdict des urnes.

 

L’Union européenne a tout fait, à la vérité, depuis bientôt trois ans, pour rendre la situation inextricable et pour acculer la Grande-Bretagne à des conditions de divorce très difficiles. Elle a fait la preuve qu’elle n’avait strictement rien d’une institution démocratique, car ce sont comme d’habitude des gens non-élus, sans légitimité populaire, qui ont fixé les lignes rouges, face à des gens qui devaient pour partie agir contre leurs propres convictions mais qui étaient les mandataires de leur population et travaillaient à mettre en œuvre un choix collectif exprimé par un vote. Bien sûr, chacun peut entendre et admettre que la Grande-Bretagne ne pouvait pas avoir à la fois le beurre et l’argent du beurre, c’est-à-dire jouir des avantages du marché unique sans en avoir aussi les contraintes et les règles communes. Mais enfin le pays affichant sa volonté de quitter l’UE n’était pas non plus n’importe lequel des États membres. Il avait toujours revendiqué la préservation de sa souveraineté monétaire et avait su faire admettre qu’il conserverait sa devise (comme l’a fait le Danemark, d’ailleurs), de même qu’il avait obtenu des aménagements concernant son adhésion ou intégration à l’espace Schengen et n’avait pas signé de chèque en blanc à la très aventureuse libre circulation des personnes d’un pays membre à l’autre. Ce pays qui a dit non à l’UE, en 2016, c’est donc un pays qui avait été particulièrement favorisé par le passé, autorisé à jouir d’un régime confortable d’exception ou d’exemption des règles communes – et malgré cela, qui n’a pas jugé que le bilan de quatre décennies d’intégration était positif.

Certaines fractions des forces politiques, à Londres, ont eu une stratégie bien mal lisible, et c’est vrai depuis ces derniers mois, si ce n’est depuis le lendemain du verdict référendaire. Comment certains MPs peuvent-ils penser se maintenir en place, par exemple, mais en donnant la priorité à leurs convictions de manière à prétendre finalement être autre chose que les exécutants de la volonté populaire ? C’est pourtant ce qui s’est passé en décembre dernier lorsque les Communes, déjà désavouées par le vote populaire de juin 2016, ont rejeté le projet d’accord laborieusement négocié des mois durant par May, Barnier et la Commission… avant de revoter la confiance au gouvernement ! Et cela se passait encore ces derniers jours, avec le retrait de trois députés, qui sont allés rejoindre les bancs des indépendants, déjà grossis par la défection de sept travaillistes dégoûtés par les ambiguïtés de Corbyn et par son manque d’empressement à dénoncer l’antisémitisme qui gangrène certaines sections du Labour Party. C’est en cela que May montre une forme de courage et de détermination que la classe politique britannique peut lui envier, dans l’ensemble, agissant bien souvent comme si elle avait un autre choix qu’exécuter ce mandat qu’implicitement le peuple lui a confié en juin 2016 en désavouant nettement les europhiles. Alors qu’elle n’en a pas d’autre. À moins de piétiner les règles démocratiques.

Est-ce qu’on va aller dans la même direction que par le passé, là où les verdicts des référendums avaient été négatifs ? Ainsi sur le traité de Maastricht en 1992, au Danemark, où on fit revoter les gens, et sur le traité constitutionnel européen en 2005, en France et aux Pays-Bas,  – où le texte fut finalement reformulé et validé par voie parlementaire sous le nom de traité de Lisbonne, trois ans plus tard. Qui sortirait grandi d’avoir acculé les Britanniques à organiser un deuxième vote où on capitaliserait sur leur impatience à s’extirper d’un imbroglio inextricable pour leur faire voter le contraire de ce qu’ils avaient souhaité en 2016 ? C’est encore une autre manière de cerner le véritable enjeu des événements qui se déroulent à l’heure actuelle entre Bruxelles, Charm-El-Cheikh et Westminster. Le véritable enjeu, c’est celui-ci : peut-on, oui ou non, sortir de l’Union, si on estime que son fonctionnement n’est pas satisfaisant, pas honnête, pas démocratique, pas respectueux des intérêts de son pays ? C’est malheureusement bien à une question aussi bête que celle-ci que nous a conduit l’intimidation technocratique exercée par Bruxelles à l’encontre du peuple britannique. L’Union a donné déjà maints exemples de son maigre intérêt pour les revendications des peuples, tout au moins quand c’étaient les siens – les Catalans et les Écossais, dont l’aspiration à se détacher de l’Espagne et respectivement du Royaume-Uni a été accueillie si froidement, voire négativement, en savent quelque chose – car sinon elle est toujours prête à donner des leçons au reste du monde en condamnant le traitement discriminatoire des minorités régionales, pour ne rien dire des minorités ethniques ou religieuses... La revendication catalane, pourtant fondée sur des tensions vieilles de plusieurs siècles contre le pouvoir central, n’aurait donc pas le droit de faire entendre sa revendication – là aussi, pas un seul des commentateurs français de l’actualité n’épouse le point de vue de Barcelone, parce qu’ils ont appris à voir l’Espagne depuis Madrid, et depuis Madrid seulement. C’est pourtant bien Madrid qui refuse aux Catalans un référendum d’autodétermination, au point de les avoir contraints à en monter un eux-mêmes, illégalement par force.  Mais s’il le refuse, c’est parce que l’État espagnol le perdrait quasi certainement, et que cette défaite entraînerait une bonne partie des autres provinces espagnoles à quitter le navire et déferait le pays comme un mécano. Quant aux Écossais, vis-à-vis desquels Londres s’était montré plus magnanime, ils avaient été poliment mais fermement avertis que l’UE ne les accueillerait pas s’ils choisissaient de faire cavalier seul, quoiqu’à présent, adversaires du Brexit, ils en soient parfois réduits à juger que l’UE sera peut-être leur planche de salut…

En matière de droits de l’homme, la construction européenne a fait avancer certains droits des justiciables, on ne peut le nier, mais sinon… Quel est le bilan de l’Europe, plus de soixante ans après sa création ? Une agriculture productiviste dont les logiques sont complètement faussées par la tristement fameuse « politique agricole commune », qui a des conséquences dévastatrices non seulement pour l’environnement mais aussi pour la santé publique, et qui ne permet pas pour autant de nourrir correctement la majorité de la population. Des services et monopoles publics affaiblis ou démantelés, pour le plus grand profit des milieux d’affaires et des grands groupes : hier le courrier postal (ce qui fait la fortune actuelle des Mediapost, DHL et autres Mondial Relay), aujourd’hui le transport ferroviaire (bientôt le ouigo sera lui-même démonétisé par d’autres offres moins-disantes) ou le pari sportif (ah, le jeu en ligne ouvert à tous, quelle belle avancée !), et demain l’hôpital, l’accueil des handicapés et des vieux, et puis bien sûr l’enseignement, de la maternelle à l’université : les grands intérêts se pressent au portillon depuis déjà un certain temps, et on peut être certain qu’à laisser le secteur public se dégrader, lentement mais sûrement, on leur prépare des années de vaches grasses... Et, enfin, une perte de souveraineté presque complète des États en matière de politique économique et une Allemagne fermement installée à la direction des opérations, dominant le continent, ainsi que Kissinger l’avait prévu à l’occasion d’un échange célèbre avec De Gaulle à la fin des années 1960 qu’il rapporte dans À la Maison Blanche.

Un point à ne pas oublier, aussi, c’est qu’un référendum est toujours promu par quelqu’un. Soit pour se (re)-légitimer, soit pour permettre au peuple de faire entendre sa voix directement et éviter les biais de la démocratie représentative, c’est-à-dire éviter que les partis et les corps intermédiaires fassent prévaloir leurs propres intérêts sur l’intérêt collectif. Le personnel politique britannique était divisé en 2016, mais les Communes, auraient-elles été seules consultées à ce moment-là, auraient voté à une écrasante majorité pour le remain. La population était divisée aussi, mais elle a été consultée et elle a tranché dans un sens tout différent de celui qu’auraient souhaité ses représentants. C’est à eux de s’incliner et non au peuple de faire acte de repentance. Mais c’est bien le parti conservateur alors au pouvoir, derrière son leader, Cameron, qui avait proposé cette consultation. Quand on fait un référendum, ou quand on dissout l’assemblée, me disait-on lorsque j’étais étudiant, il faut gagner le scrutin qui s’ensuit. Parce qu’il ne faut pas se le cacher : on ne fait un référendum que si on est absolument convaincu de le remporter – sans quoi, on n’en ferait pas, c’est bien simple ! Mais ici, le personnel politique et parlementaire a été désavoué. Des événements des semaines à venir on déduira la réponse à ces deux questions essentielles : peut-on, oui ou non, à l’orée de ce XXIe siècle, respecter la décision rendue par un vote populaire ? peut-on, oui ou non, sortir de l’Union européenne après y être entré ?

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