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L'Inconnu du Nord-Express

Publié le par Nathan Berghen

 

 

L’Inconnu du Nord-Express, c’est pour une fois un meilleur titre en VF que celui choisi pour la VO, l’assez banal Strangers on a Train. Il paraît que dans ses mémoires, que je n’ai pas pu me procurer et qui sont astucieusement intitulés Include Me Out (2007), l’acteur Farley Granger évoque le scepticisme d’Hitchcock vis-à-vis de sa performance mais estime qu’après de nombreux visionnages de l'œuvre, lui-même est parvenu à un tout autre jugement sur ce qu’il avait réalisé (voir le blog http://www.derekwinnert.com/strangers-on-a-train-classic-film-review-68/ à qui j’emprunte aussi la photo figurant en bas). Et il a raison. C’est un film au climat assez étrange, au scénario plutôt éloigné du roman qui l’a inspiré, au suspense serré, étouffant presque, un film doté d’une superbe image noir et blanc, et simultanément un très beau film d’acteurs. Pour l'image, les séquences visuelles, c'est souvent un spectacle exceptionnel. Le fait est que la scène des spectateurs du court de tennis qui tournent la tête, tous sauf un, alternativement d’n côté et de l’autre, ou bien la scène du meurtre de Myriam qu’on ne voit qu’à travers son reflet dans les lunettes tombées par terre, ou bien encore la scène qui montre ce bras tendu et ces doigts crispés, ceux du coupable, plongés dans la bouche d'égout où est tombé le briquet qui doit servir à faire accuser l'innocent et qu'il fait absolument récupérer, et puis bien sûr le final dans le manège emballé, où Guy et Bruno se bagarrent dans le mouvement des chevaux de bois au milieu des hurlements des enfants, dont on ne sait s’ils sont de terreur ou d’excitation, tout cela fait partie des plus grandes réussites de l’histoire du cinéma d’angoisse. L’utilisation de la musique, notamment les reprises du thème de la fête foraine, est spécialement angoissante. Quant au personnage de Bruno, le jeu de Robert Walker en fait tout simplement une des grandes créations du cinéma des années 1950. Il rend cette folie, entre divagation morale et régression infantile, non seulement plausible mais proche de chacun de nous. C’était un interprète de tout premier plan, auquel l’existence n’a pas souri : à peine quelques mois après le tournage, il mourait âgé à peine de 32 ans, dans des conditions mal élucidées. La version officielle parlait d’un arrêt cardiaque mais la rumeur n’hésita pas à aller chercher du côté de la piste du suicide, ce qui était plausible compte tenu de la dérive du bonhomme au cours des quelques années qui avaient précédé, tandis que se défaisait son couple avec Jennifer Jones (devenue la maîtresse et plus tard l’épouse de Selznick) et qu’il sombrait dans l’alcoolisme… Il a eu bien sûr d’autres rôles, mais il reste, pour toujours, ce personnage de Bruno au regard entêtant et insensé, ce fils de famille frustré qui veut sa revanche, et il y vraiment gros à parier que jamais il ne sera oublié.

En filigrane, on comprend que c’est tout bonnement l’histoire d’une attraction homosexuelle inassouvie et mal assumée qui est racontée par Hitchcock. Bruno Anthony, « un garçon très brillant » ainsi que le qualifie Guy Haines, le personnage joué par Farley Granger, à la dernière réplique, est tout autant un détraqué sexuel qu’un personnage amoral. Et à mon sens, le principe de l’échange des crimes n’est qu’un habillage pour dissimuler une passion relevant de l’indicible, celle du fan pour l’idole des stades, en un sens, bien sûr, ou bien si l’on préfère celle du petit nerveux sec pour le grand éphèbe à la bouche sensuelle. Bruno tue Myriam, et il tuerait Barbara, puis Ann, si on le laissait faire, mu avant toute chose par la rage de ne pouvoir posséder le beau et nonchalant joueur de tennis. Parmi les quelques scènes qui les mettent en présence, celle où Bruno, emporté par le plaisir après avoir serré le cou de Mrs Cunningham, se relève de son évanouissement et où Guy lui refait gentiment son nœud de cravate avant de le mettre à la porte de la réception, me semble particulièrement explicite. On se doute un peu que Bruno, victime de la conjugaison d’une mère trop complaisante et d’un père trop répressif, est bien incapable de posséder physiquement une femme. La jouissance ne lui est possible que s’il les supprime, non pas dans un marchandage qui le débarrasserait de son paternel, comme il le croit, mais de telle manière qu’il ne reste que des hommes autour de lui. Quant à Guy, il a d’abord été un pigeon victime d’une pimbêche, issue de la même petite ville du Delaware où il avait grandi, puis il a mis son corps athlétique au service d’une ascension sociale qui l’a conduit dans le lit d’une fille de sénateur, ce qui le place donc au cœur de Washington, dans la classe dirigeante de l’Amérique d’Eisenhower. Mais qu’on ne s’y trompe pas, ainsi qu’il le dit au policier, nommé Bennings, qui lui est affecté comme garde-chiourme pour le suivre partout mais qui l’encadre plutôt comme un garde du corps (car c’est bien d’un corps de vedette qu’il s’agit), il n’a aucune intention de passer professionnel au tennis. Il va au contraire se lancer dans la politique, le sport et l’amour n’étant finalement qu’un tremplin vers le Congrès des États-Unis. Et on ne risque pas de s’y tromper, car ses étreintes avec Ann restent distantes et mesurées : la splendide plastique et le visage hiératique de Ruth Roman répondent très bien, dans cette perspective, à la nonchalance un peu froide et veule de Farley Granger – on le reverra dans un rôle assez proche, celui de l’officier autrichien lâche et infidèle qui séduit Alida Valli dans le Senso de Visconti. Bref on pressent que cette passion que Guy attend de concrétiser par un mariage (mais qui est déjà, d’une certaine manière, institutionnalisée) est une attirance plus intellectualisée et intéressée que supersensuelle… Alors que, entre ses lèvres charnues et sa tache de sueur en pleine poitrine, au cours de la finale du championnat de tennis, le film livre au spectateur un petit aperçu des capacités de ce champion… Sans doute est-ce pour ce motif qu’il fait voir à plusieurs reprises son lit défait de célibataire… Si seulement il se laissait un peu aller ! C’est du moins ce qu’Hitchcock, ordinairement victime d’un désir frustré pour ses actrices plutôt que pour ses acteurs, semble penser ! Témoin cette photo prise en marge du film, qui devait rétablir sa réputation de maître absolu du suspense auprès du public et de la critique américains…

 

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