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Gilets jaunes, bonnets rouges… et bérets verts ?

Publié le par Nathan Berghen

 

La lecture des journaux, depuis Le Monde jusqu’à Marianne,  permet de se convaincre du malaise des intellectuels, je veux dire par là de ceux qui font profession de penser, face à l’actuel mouvement social, qui se poursuit après plus de trois mois. Les tribunes qui s’enchaînent, d’une feuille à l’autre, disent à peu près tout et son contraire. Je n’oublie pas, pour ma part, que dans une autre vie j’ai été – avec parfois une certaine réussite – un interprète des mobilisations, actions collectives et autres troubles populaires. Mais je n’oublie pas non plus que je ne passe pas mon temps comme beaucoup à prendre la température des réseaux sociaux, et que je n’ai dans mes relations absolument personne qui se soit associé de près ou de loin à cette mobilisation desdits « gilets jaunes ». Aussi, pour en proposer une interprétation je n’ai rien d’autre à me mettre sous la dent que des images TV et des vidéos mises en ligne, des entretiens menés au petit bonheur par des journalistes présents sur les ronds-points ou dans les manifs. C’est évidemment peu de chose. Je me lance néanmoins.

 

1° De manière manifeste, il y a dans cette mobilisation une base populaire. La plupart des commentateurs l’ont reconnu. La France dite « de la diversité » et celle des grandes villes en sont pourtant à peu près complètement absentes, en tout cas elle y sont marginales. Si peuple il y a, ici, c’est celui des petites villes et des bourgs du nord, du centre et de l’ouest du pays, qui n’a que peu de choses en commun avec les deuxième et troisième générations issues de l’immigration maghrébine et africaine. Si peuple il y a, ce n’est pas celui des classes moyennes, ni encore moins celui des beaux quartiers et des banlieues aisées, mais c’est le monde des travailleurs manuels et des professions du tertiaire les plus dégradées et précarisées. Des infirmières, des caristes, des vendeuses, des artisans du bâtiment, des gens qui jonglent avec les petits boulots et les CDD. Si peuple il y a, c’est celui d’une France bien reconnaissable sur les cartographies électorales des trente ou quarante dernières années : celle des perdants, et on pourrait même dire celle des vaincus. Une sociologie et une géographie qui ne sont pas sans rappeler celles du vote protestataire qu’a su capter et fidéliser le lépénisme depuis les années 1980. Perdants de ce nouvel ordre économique qui s’est installé, inexorablement, et qui a marginalisé les espaces ruraux, les vieilles branches industrielles, les habitats périurbains… Perdants des transformations des grilles salariales et du cadre disciplinaire du travail. Mais pas pour autant laissés tout à fait pour compte des avancées du niveau de vie de ces dernières décennies, auxquelles ils goûtent, en quelque sorte, à la marge. En maraudeurs pourrait-on dire, par le hasard des offres spéciales du supermarché, des prétendus « bons plans du net », des trouvailles du « bon coin », bref des petits arrangements que le système a ménagés, afin d’éviter le blocage et l’explosion… 

 

2° Si mobilisation, il y a, elle demeure assez faible, et elle ne cesse guère de baisser. Plus de 300 000 manifestants un samedi de novembre, puis 160 000, puis 80 000, puis à la veille des fêtes 30 000… Et depuis le début de l’année 2019, des chiffres moyens, allant jusqu’à 60 000 à 80 000 personnes. C’est surtout cela qui me semble inquiétant pour l’avenir de cette mobilisation. Car c’est la démonstration qu’elle n’est pas une lame de fond. À son maximum d’intensité ou d’audience, elle ne fait pas l’équivalent d’un premier mai des années de basses eaux. C’est peut-être ce motif qui a fait que le pouvoir a considéré la montée de cette contestation comme quelque chose de négligeable, qu’il pourrait passer en tout cas par pertes et profits. L’accumulation de violences, de dégradations et de pillages qui l’a accompagnée a-t-elle contribué à l’isoler ? Cela a été sans doute, là aussi, le pari du gouvernement, qui a fini par prendre peur et par reculer, en faisant d’importantes concessions. Mais la protestation n’a pas pour autant cessé.

 

3° Le propos des gilets jaunes est confus, et leur mouvement, sans être exactement ce qu’on appelle spontané, ne présente pas les structures ou d’organisation en bonne et due forme que l’on attendrait d’un mouvement social. De cette confusion, de cette contestation un peu attrape-tout, que peut-on retenir ? Des éléments qui  rappellent au sociologue et à l’historien cette idée basique d’une justice redistributive, cet instinct presque élémentaire de l’égalité. Ces aspirations à être pris en compte, à ne plus être méprisés, piétinés ou ignorés mais au contraire à être respectés comme des sujets de droit ou mieux comme des titulaires de droits. Celui qui a trouvé la dénomination du mouvement avait-il pensé aux révoltés du papier timbré et aux « bonnets rouges » du temps de Louis XIV et de la contestation antifiscale accompagnant la montée en force de l’État monarchique en France ? Au départ, en tout cas, l’action des « gilets jaunes » est symboliquement déclenchée par la hausse d’une taxe sur l’essence et le diesel. Peu leur importe, apparemment, que cette résolution ait été prise dans le cadre d’un paquet législatif destiné à assurer la « transition écologique » et à limiter les émissions de carbone. La raison commanderait de penser que de la même manière dont la hausse du prix du tabac décourage la pratique du tabagisme, le relèvement des prix des carburants aura un effet désincitateur sur l’utilisation de l’automobile et que l’abaissement de la vitesse limite autorisée aura lui aussi un effet inhibant sur la mortalité routière. La démonstration vient d’ailleurs d’en être donnée, sur quelques mois seulement. Mais la raison, justement, ici, ne compte pas. Si l’on proteste, c’est parce qu’on ne se projette pas dans ce cadre problématique (enjeux environnementaux, sécurité routière), qui est pourtant plus ou moins fixé par celui du bien commun, de l’intérêt général, ou plutôt c’est qu’on le juge peut-être intellectuellement concevable mais moralement non légitime. Les émeutiers de la guerre des Farines, en 1775, ne voulaient pas comprendre non plus les avantages que le libre commerce, à terme, apporterait à leur terroir. Ils se contentaient de constater les extractions alarmantes des ressources issues de leur agriculture qui en résultaient.

Manque toutefois ici l’aspect communautaire de l’émeute d’autrefois, car ces droits ne sont pas des droits collectifs que le village, la rue, ou l’entité citadine réclamerait à des autorités oublieuses de leur devoir de protection. L’absence d’un collectif de référence apparaît, au contraire, comme un des éléments de faiblesse les plus criants de la mobilisation des gilets jaunes.  Beaucoup semblent ne pas se connaître, ou semblent étonnés de se reconnaître, sur les ronds-points et les rassemblements. Beaucoup semblent aussi tourner en circuit fermé, avec cette illusion de l’affiliation à une communauté que donnent les réseaux sociaux, depuis les murs facebook jusques aux mailing lists, où en réalité c’est l’enfermement qui prévaut, avec les mêmes gens ressassant les mêmes rancœurs et s’abreuvant aux mêmes rumeurs, jusqu’à la surexcitation. Et jusqu’à la perte du sens de la réalité des événements et de l’état de ses propres forces.

 

4° Ne s’agit-il pas alors simplement d’un populisme qui ne dit pas son vrai nom ? Si l’horizon n’est pas communautaire, pourrait-on juger, eh bien c’est qu’il est élargi, collectif, englobant. Certes, c’est vrai, quelques-uns mettent en avant la nation française. Ils exhibent des drapeaux et entonnent la Marseillaise. Mais dans ce cas, il s’agit d’abord pour eux de dire que ce peuple-là a raison contre ses élites, non pas ses élites locales et ses élus de proximité mais plutôt sa classe dirigeante, et de crier que celles-ci sont complètement aveugles ou indifférentes à la souffrance des plus faibles. Ce point-là ne fait effectivement guère de doute à mes yeux. Cette classe dirigeante-là est indifférente, de fait, au sort des plus humbles et des plus modestes. Elle est enfoncée dans ses certitudes, dans le sentiment de sa supériorité, de son bon droit : et c’est justement la raison pour laquelle l’actuel chef de l’État, l’ancien énarque passé par la banque Rothschild, concentre sur sa personne l’exaspération des gens. Avec ce sourire un peu insolent, au bord de la condescendance, qu’il affiche presque en toutes circonstances, n’est-il pas le pur produit de cette caste ? Que la classe dirigeante française s’est coupée progressivement du peuple, c’est donc un point indiscutable, que j’ai déjà souligné dans En Marche arrière, et sur lequel je dois revenir encore dans un prochain travail. Mais ce que démontrent les soubresauts divers qui ont marqué la mobilisation des « gilets jaunes », c’est aussi que leur protestation n’est pas « intégratrice » mais, au contraire, qu’elle produit du clivage et de l’exclusion. On a entendu à de nombreuses reprises des slogans antisémites, ou vu des banderoles du même tonneau. On a entendu des menaces et des grossièretés à l’égard des élus, quels qu’ils soient, parce qu’ils sont des élus, donc des vendus ou des traîtres. Peu importe aux « gilets jaunes » que l’indemnité parlementaire ait été créée pour garantir l’indépendance de jugement de députés qui n’ont pas nécessairement de fortune personnelle et qui mettent entre parenthèse leur activité professionnelle pour siéger : ces gars-là gagnent trop bien leur vie, tout cela pour dormir sur les bancs de l’Assemblée et du Sénat – et de toute manière ils sont bien trop nombreux ! Et cette rage se tourne tout autant contre des journalistes, non parce qu’ils se serviraient du mouvement pour fabriquer de l’actualité et de l’information en continu mais parce que, au fond, ils sont vus comme des complices des pouvoirs. Bref, qu’a-t-on là ? Le plus grossier et le plus stéréotypé du répertoire de l’antiparlementarisme français. Le pluralisme des partis et de la presse, les institutions représentatives, tout cela ce serait un leurre ? C’est pourtant un bien précieux, dont une grande partie de la planète ne jouit pas et auquel aspirent beaucoup d’opprimés… Tout se passe donc comme si on atteignait avec ce mouvement protestataire une espèce de diagnostic touchant à l’état de la démocratie représentative. Et ce n’est pas la paralysie qui la guette, c’est la mort clinique. Pour mettre quoi à la place ? Un démagogue ? Des « bérets verts » ? L’exemple des États-Unis, du Brésil, des Philippines ou même de l’Italie devrait faire réfléchir. Espérons-le.

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