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Les lecteurs : une Église silencieuse ?

Publié le par Nathan Berghen

 

 

 

J’ai parlé il y a quelques temps de Philip Roth, en rappelant qu’il prophétisait la disparition prochaine de la littérature, auteurs et lecteurs confondus. Cela tenait de la posture, bien sûr, et il ne s’en cachait pas, soulignant lui-même qu’il ne serait bientôt plus là pour assister au spectacle. Ce qui a fini par arriver.

Il y a tout de même des signes inquiétants, que je voudrais récapituler ici même si je crois toujours, pour ma part, qu’il existe une communauté des lecteurs et que, fût-elle en voie de réduction, elle résiste au fond assez bien. Une petite communauté je veux dire par là, une « Église silencieuse » pour reprendre les mots de Goethe à Eckermann, qui date sans doute des années 1820 :  

 

Dans toutes les parties du monde, il y a des hommes qui vivent pour la vérité et pour ce progrès général qui résulte de l’établissement du vrai. Mais le chemin où ces hommes s’avancent d’un pas assuré n’est pas ouvert à tous.

L’activité du commerce, le frou-frou du papier-monnaie, l’inflation des dettes contractées pour payer d’autres dettes, telle est l’étrange réalité dans laquelle un jeune homme se meut de nos jours. Heureux s’il a reçu de la nature un esprit doux et paisible qui l’empêchera d’élever à l’égard du monde des prétentions exagérées ou de se laisser entièrement régler par lui.

Les hommes engoncés dans la vie veulent que tout soit promptement décidé, que l’instant présent dévore celui qui l’a précédé, qu’on dépense sa journée avant le soir et qu’on vive ainsi au jour le jour sans rien mettre en réserve. Ils gênent, ils arrêtent ainsi les progrès  qui leur seraient profitables à eux-mêmes.

Les êtres sérieux doivent donc former une Église silencieuse, opprimée pour ainsi dire, car il serait inutile de vouloir s’opposer à ces flots tumultueux du  siècle. Le vrai est aussi l’utile, voilà pour ces hommes la grande consolation, le grand encouragement.

Il faut seulement mettre tous ses efforts à conserver bien solidement la place que l’on a choisie, jusqu’à ce que le torrent soit passé.

 

 

On ne peut être plus clair, n’est-ce pas ? Cela signifie que l’attraction du « siècle », de la norme sociale autrement dit, était déjà la plus forte il y a quelques deux siècles, et que celui ou celle qui réclamait du temps, pour la réflexion, la lecture, la culture de son esprit, était quasiment certain d’être étouffé par le flot des gens trop pressés, parlant rendements et rentabilité. Au temps de la culture de masse où nous sommes désormais et dont les prémisses remontent à loin (c’est juste quelques années après la mort de Goethe, en 1832, que Sainte-Beuve employa en français l’expression « littérature industrielle »), comment en irait-il autrement ? Il y a eu un âge d’or de la lecture en tant que loisir populaire, cela est bien certain – mais quand était-ce ? Des années 1930 aux années 1950, et puis c’est tout, pas tellement plus. Dans les pays communistes, cela a duré plus longtemps, mais cela s’explique : en matière de distractions, il n’y avait pour ainsi dire rien d’autre à faire que lire, tant le théâtre était surveillé de près et l’audiovisuel muselé. On lisait donc beaucoup, et jusque dans les années 1980, à Prague et à Moscou, à Varsovie et à Tirana… En Occident, c’est pendant cette période 1930-1960 ou 1970, qui correspond du reste à l’essor exceptionnel du livre de poche première manière, que les frontières de cette communauté des lecteurs s’étaient le plus dilatées et traversaient finalement tous les milieux sociaux et toutes les régions.  Dans l’adolescence d’Albert Camus à Alger, entre les deux guerres, le grand lecteur de la famille était un oncle, boucher de son état. Et cela n’avait rien d’exceptionnel.

 

Depuis, chacun fait semblant de ne pas s’apercevoir de la régression qui s’est accomplie, régression pourtant régulièrement confirmée par les sondages et enquêtes sur les pratiques culturelles. Il est plus confortable de vanter les opérations de promotion du live et la lecture, qui sont souvent une excellente manière d’oublier la lame de fond qui menace de tout emporter sur son passage et de se dire placidement que tout va bien. Car jamais il n’y a eu plus de titres publiés annuellement, jamais il n’y a eu autant de salons et d’événements centrés sur le livre, jamais également on n’a distribué plus de prix aux auteurs. De quoi se plaint-on ? Que demande le peuple ? Ces efforts financiers, ces moyens humains, ces offensives de communication tous azimuts s’effectuent tandis que silencieusement le livre se ringardise. Les pouvoirs publics et les autorités établies de la culture s’y consacrent d’une seule et même voix tandis que dans le même temps, elles travaillent à saboter lentement mais sûrement l’enseignement du français qui est supposé (on peut à tout hasard le rappeler ici, qui sait, après tout…) faire aimer la lecture aux jeunes générations.

C’est que l’ancrage ou la déprise de la lecture ne peuvent pas se confondre avec un catalogue de bonnes intentions et de satisfecits que se décernent à longueur de temps les institutions et les acteurs du secteur livre. De mon point de vue, il y a bien un ancrage, puisque je soutiens qu’une communauté de lecteurs passionnés existait autrefois, existe toujours, et va se survivre. Encore une fois, ne nous imaginons pas qu’elle s’identifiait avec la nation tout entière. Il y a un demi-siècle, la familiarité avec la lecture était déjà redevenue le privilège d’une élite. Nous sommes tout de même quelques-uns en mesure de nous souvenir qu’à la fin des années 1970, ou au début des années 1980, les classes de collège ou de lycée où nous sommes passées ne brillaient pas par leur nombre de lecteurs assidus. L’honnêteté oblige à reconnaître qu’en ce temps-là, ces jeunes gens et jeunes filles qui aimaient lire et qui lisaient beaucoup, ils ne représentaient qu’une petite fraction de leurs condisciples : peut-être un cinquième, guère mieux ? Mais en même temps, il y a une déprise, car aujourd’hui, c’est plutôt de l’ordre du dixième ou du vingtième : un élève par classe, parfois, voire aucun. Et avec d’accablantes inégalités sociales et géographiques qui n’étaient pas marquées à ce point il y a un demi-siècle.

Les comportements de loisir sont une indication comme une autre. Dans les trains et les métros, la lecture ne disparaît pas mais elle est nettement minoritaire désormais face à la consommation de musique, des jeux ou carrément de vidéos. Quant aux enfants et adolescents d’aujourd’hui, la lecture leur apparaît manifestement ringarde – j’invite ceux et celles qui ne sont pas encore parents à attendre de l’être et d’en faire l’expérience eux-mêmes avant de juger que j’irais trop vite. Ringarde, je pèse mes mots. Et ce qui est étonnant, c’est que si l’objet livre paraît démodé ou démonétisé, on n’a jamais fait davantage pour encourager la lecture publique, pour permettre aux milieux les plus défavorisés par rapport à l’imprimé de mieux y accéder, sans compter tout ce qui est fait pour soutenir la création et l’édition. Ces bourses de soutien à l’écriture, ces dispositifs d’accueil d’écrivains en résidence, ces prix littéraires dont le nombre est si élevé que dans un pays comme la France on pourrait facilement en décerner un par jour, ne serait-ce là que des cache-misère ? Ou une forme d’alibi, dissimulant qu’on se résigne à l’inéluctable déclin du goût de lire ?

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