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La presse française en pleine débandade

Publié le par Nathan Berghen

 

 

 

J’ai parlé dans mon précédent papier de l’évolution inquiétante qui est celle de la lecture, en passe de devenir un loisir dévalorisé et démodé. La visite d’une librairie ne fait qu’en donner confirmation – du moins quand on en trouve une car il y a des déserts, de ce point de vue, comme il y a des déserts médicaux, dans toutes les régions dites peu attractives, les villes petites et moyennes… En dehors de l’édition scolaire, des livres pour la jeunesse et des rubriques « vie pratique », « bande dessinée », « cuisine », et « tourisme », les rayonnages et les tables ne sont pas toujours très bien garnis, c’est un fait – alors que dans le même temps l’édition française sort quelques 40 000 titres annuels, sans se faire trop de souci.  De fait, il est intéressant de voir que les professionnels du secteur (pensons au monumental Dictionnaire encyclopédique du livre, paru en trois lourds volumes au Cercle de la Librairie) n’abordent guère de front le sujet. Même les historiens spécialisés sur le livre comme Jean-Yves Mollier ou Frédéric Barbier sont assez évasifs quant aux perspectives d’avenir. Les conclusions de leurs ouvrages, les dernières pages de leurs manuels frappent par leur prudence, comme s’ils aimaient mieux ne pas prendre un parti trop tranché. Pas question de dire franchement qu’on est assis sur un volcan et qu’on a devant nous, potentiellement, un champ de ruines.

Pour ma démonstration d’aujourd’hui, je vais me limiter à la presse, pour laquelle on dispose de chiffres bien plus aisés à interpréter que ceux du livre. Ces chiffres (tous issus de l'ACPM) montrent que la fréquentation des journaux est en train de connaître une inquiétante érosion. D’autant plus inquiétante qu’elle coïncide presque exactement avec d’une part l’arrivée à l’âge adulte des premières générations grandies avec internet, celles nées dans les années 1990, d’autre part avec l’avènement des nouvelles habitudes de lecture nées de la fréquentation des sites internet des journaux.

Pour les quotidiens, on sait que le tableau n’est pas brillant et que la baisse est déjà très ancienne. Elle a commencé dans les années 1970, au bas mot – et je sais de quoi je parle, ayant vu décliner puis mourir L’Aurore, Le Matin, Le Quotidien de Paris et j’en passe… Je me souviens de l’époque conquérante où Libération changeait de formule, introduisait des pages économie et une rubrique bourse, et où Serge July claironnait, depuis l’immeuble de la rue Béranger : « Libération vise les 300 000 exemplaires », disons que c’était vers la fin des années 1980 : eh bien aujourd’hui, Libé, cela ne représente plus que 70 000 exemplaires en diffusion payée, abonnements électroniques inclus bien sûr. Le journal était déjà tombé à 170 000 ex. quotidiens vers 2000, et la baisse s’est poursuivie. On sait qu’il failli plusieurs fois déjà mettre la clé sous la porte. À la prochaine défection des investisseurs, s’en sortira-t-il, avec de pareils chiffres ? L’Humanité, qui possède pourtant un lectorat de fidèles entre les fidèles, et qui les a déjà sollicités au portefeuille en lançant des souscriptions, afin de compléter les subventions publiques qui lui sont versées au nom du pluralisme des journaux, ne réunit plus que 33 000 lecteurs quotidiens en 2017 (contre 46 000 en 2002 et 105 000 à la fin des années 1980, à la veille de la chute du communisme). Les autres grands titres nationaux, malgré des résultats moins affolants, connaissent tout de même un déclin marqué : Le Monde aurait perdu 100 000 lecteurs depuis le début du XXIe siècle (passant de 400 000 ex. en 2000 à 284 000 ex. aujourd’hui – et il faut se rappeler qu’il partait de 600 000 ex. à la fin des années 1980), et Le Figaro en aurait perdu 50 000 dans le même temps (de 360 à 310 000). Même L’Équipe n’est plus un bastion inexpugnable : en 15 ans, un tiers de son lectorat s’est envolé (386 000 en 2000 mais seulement 243 000 en 2013, dernier chiffre disponible).

 

Seul Mediapart ne vérifie pas cette règle (fondé en 2008 il aurait atteint les 150 000 abonnés payants en 2018), mais il y a beaucoup de bémols à mettre : d’une part, c’est une création toute fraîche, et d’autre part, ce n’est pas simplement un journal mais plutôt une nébuleuse comprenant des émissions de télévision, des blogs, des reportages à la pagination non contrainte. On pourrait m’opposer que les autres quotidiens nationaux font la même chose que Mediapart, et que, ne retenant pas leurs lecteurs traditionnels il en attirent d’autres sur leur site à travers des rubriques décentralisées, des blogs, des retransmissions d’interviews.

 

Mais c’est du côté de la presse magazine que l’évolution récente apparaît la plus catastrophique. Parmi les newsmagazines hebdomadaires, L’Express est passé de 450 000 à 288 000 entre 2007 et 2017, la chute étant surtout vertigineuse depuis 2012. Le Point est passé dans le même temps de 420 000 environ à 315 000. L’Obs est passé entre 2012 et 2017 de 503 000 à 304 000. Mais cet effondrement est loin d’être limité à ces trois mastodontes. Ainsi Marianne, entre les mêmes dates, est-il tombé de 234 000 à 143 000 exemplaires. Et VSD, de 140 000 en 2010 à 81 000 en 2017 (pour mémoire, il dépassait 400 000 ex. par semaine dans les années 1980, où il rivalisait avec Paris Match). Même d’anciens fleurons de leurs groupes de presse respectifs comme le FigMag (descendu à 375 000 ex. chaque samedi) et le JDD (qui ne séduit plus guère que 174 000 acheteurs tous les dimanches) sont touchés : les chiffres signifient que leur tirage a été grossièrement divisé par deux par rapport à ce qu’il était au début du XXIe siècle !

 

La même tendance est vérifiable pour d’autres titres, que leur objet soit culturel, artistique, scientifique, sportif, et que leur formule soit généraliste ou bien spécialisée. Ainsi Voiles & Voiliers, de 60 000 en 2007 est tombé à 35 000, et Tennis Magazine, qui diffusait sans doute encore 30 000 ex. il y a dix ans, est descendu à 17 000 en 2017. L’audience de titres célèbres comme Rock & Folk, le Magazine Littéraire ou les Cahiers du Cinéma est devenue presque confidentielle (une dizaine ou quinzaine de milliers d’exemplaires chaque mois, tout au plus)… Les revues spécialisées sur le voyage et la découverte comme la version française du National Geographic ou bien Géo ont perdu entre un tiers et la moitié de leurs respectivement 120 000 et 250 000 lecteurs du début des années 2000. Même les magazines non pas mensuels mais hebdomadaires consacrés à la programmation de la télévision ont été affectés, depuis Télérama jusqu’à TéléZ. N’en jetons plus ! Attention, certes, cela ne veut pas dire qu’ils ne sont plus rentables ! On voit d’ailleurs encore se fonder des titres nouveaux, sur des segments très spécialisés comme les deux guerres mondiales, par exemple. Le prix de vente de ces titres, surtout les mensuels, a fortement augmenté, atteignant jusqu’à 7 ou 8 euros, voire davantage, ce qui fait réfléchir l’acheteur occasionnel, sans aucun doute mais reste secondaire pour le « mordu » ou l’acteur directement impliqué dans le secteur, pour qui l’achat ou l’abonnement sont quasi indispensables. Cela pourrait finir d’ailleurs par assimiler ces revues à des magazines professionnels.

Mais enfin, résumons-nous. Une baisse de 30 à 50% du lectorat des grands quotidiens d’information générale qui subsistaient encore, une baisse de 30 à 50 % de l’audience de la plus grande partie des titres de la presse magazine, en l’espace de quinze ans plus ou moins : voilà le bilan de la presse en France depuis le début du XXIe siècle. Pendant la même période qui a vu arriver à l’âge adulte les populations dont l’éducation a été accompagnée par internet. Y a-t-il un lien de cause à effet ? Les bons esprits diront évidemment que c'est simplifier les choses à l'excès, que le problème est bien plus compliqué. Et mieux encore, qu'internet apporte aussi des renouveaux – ce que je soutiens moi aussi. Il n'empêche. La concomitance ne vaut pas preuve mais elle est un très fort indice, qui laisse penser que cela pourrait ne pas s'arrêter là. Est-ce qu'il en est fini de la lecture des journaux d'autrefois, dans son salon, dans sa cuisine au petit-déjeuner, au comptoir du café, sur les bancs publics ? Si en tout cas ces tendances se confirment sur une nouvelle tranche de quinze années, ce ne sera plus simplement une débandade, ce sera un avis de décès.

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