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Nostalgie à vendre : les films de Claude Sautet

Publié le par Nathan Berghen

 

Bénie soit la chaîne Arte qui vient au secours des nostalgiques dans mon genre en proposant des films de Sautet, les deux premiers soirs de cette semaine. On dirait que ces films n’ont jamais été faits pour autre chose que cela : revenir au temps passé et regretter une certaine fraîcheur qui était de mise en ces années lointaines. Banal ? Peut-être pas.

 

Un âge où ce n’était sans doute pas la prospérité généralisée, mais où ça y ressemblait quand même fortement ? Qui sait ? Tout paraissait facile. Eh oui, tu sais, la maison qui te plaisait au bord de la mer, l’été d’il y a deux ans ? Bah, je l’ai achetée… Et oui, aussi, tu vois, la voiture, j’avais vraiment bien envie de cette Citroën SM… alors je l’ai changée, voilà ! Ah, dans les films de Sautet, cette légèreté, cette frivolité sans complexe toujours associée au personnage de Montand, qui vit au-dessus de ses moyens, claque de l’argent qu’il n’a pas ou qu’il n’est pas sûr de recouvrer… Et on raflait des vieux meubles pour trois francs six sous dans les magasins d’antiquités de campagne où les paysans se défaisaient des bahuts, coffres, bancs et chaises hérités de l’ancien temps. C’était aussi le temps où on pouvait boire et fumer sans que personne vienne vous embêter, hommes et femmes. Eh oui, bah, j’avais un peu bu, dit Romy Schneider à quelqu’un au téléphone, dans Une histoire simple. Et puis alors ? Même dans l’entreprise, même dans le monde du travail, on descendait pastis sur pernod, on buvait verre sur verre, personne ne bronchait. Dans les cafés,  les taulières vous tutoyaient et vous faisaient faire une assiette froide en cuisine pour vous dépanner quand vous débarquiez à pas d’heure. Presque tous les personnages des films de Sautet sont des petits bourgeois en passe de devenir des bourgeois aisés et libérés : des gens dont l’ascension vers les métiers prestigieux et rémunérateurs de la médecine, de la création ou de l’entreprise est toute fraîche, pas toujours forcément stabilisée d’ailleurs, mais qui bénéficient tous de l’élévation exceptionnelle du niveau de vie de ces décennies-là, à l’âge de la Ve République gaullo-pompidolienne, et bientôt giscardienne. Comme beaucoup de ceux que côtoyaient mes parents, le côté bohème en moins. Je revois leurs intérieurs « années 1970 », qui aujourd’hui seraient dignes de figurer dans une exposition du Centre Beaubourg, et les objets dans lesquels ils plaçaient leur orgueil et leur statut, acquis si vite et presque sans y penser : les Citroën CX ou SM, les énormes télévisions couleur, les canapés en cuir, les premières chaînes hi-fi… Ah, ce cabinet de toilette faux luxe, sans doute acheté chez Roméo rue du faubourg Saint-Antoine, où Romy Schneider refait son maquillage dans César et Rosalie… À vrai dire, on ne peut s’empêcher de penser à Georges Pérec et à ce texte prodigieux de pénétration qu’il publia en 1965, Les Choses, où il dit de ses anti-héros : « Ils rêvaient, à mi-voix, de divans Chesterfield. »

 

Une certaine époque des rapports hommes femmes, aussi ? C’est en tout cas une des raisons pour lesquelles on a l’impression d’une fracture qui tient ce temps-là bien à distance. C’étaient les rapports conjugaux de nos parents, que nous considérions sans malice, à peine hauts comme trois pommes… Avec le recul, on se demande comment c’était possible de s’adresser à une compagne ou à une épouse quasiment comme à une servante : « – Rosalie, tu fais le café ? ». « – Chérie, tu peux apporter de la glace ? » « – Dis donc, tu veux bien nous remettre des bières ? »… Même pas besoin de dire merci ! Et ce regard embué de tendresse de Romy Schneider alanguie sur un canapé, à côté de ces hommes qui alignent les tours de poker, rassemblés autour de son Montand chéri, dans l’atmosphère empuantie par la fumée des gros cigares et des clopes alignées les unes après les autres, dans César et Rosalie.… Les voilà, les femmes de cette génération, trentenaires ou fraîchement quadras, actives, amoureuses, maternelles, tout à la fois : elles vous mettent une maison en ordre, font les lits, cuisinent, veillent sur les mômes – un véritable tourbillon de tâches mais qui leur va si bien. Elles ont toujours le sourire, on dirait que ça les rend heureuses de faire tout cela. Incroyable, tout de même ! Et quand il s’agit de passer à l’horizontale, les voilà toujours prêtes, et toujours contentes, même quand elles n’ont pas senti grand chose : qu’est-ce que ça fait, après tout ?  Que ce soit dans le cadre du mariage ou au fil des aléas d’une liaison, on peut même les bousculer un peu, les gifler, les injurier : elles pardonnent. Et de bon cœur, en apparence. Mais en faisant voir tout cela en images, Sautet avait bien saisi, me semble-t-il, que quelque chose clochait là-dedans et qu’un ras-le-bol couvait chez ces femmes, pleines de bonne volonté mais désireuses de vivre leur vie elles aussi et de n’être plus traitées en bonniches. C’est d’ailleurs ce que Romy Schneider a voulu faire dire au cinéaste, en 1978, en lui commandant « un film de femmes » qui est devenu Une histoire simple. On sait, d’après les confidences de Dabadie, le scénariste, qu’elle s’exaspéra en découvrant que le projet du film aboutissait à une espèce de Vincent, François, Paul et les autres basculé du masculin au féminin. Ce n’était pas faux. Et pourtant, il y a beaucoup de choses justes et audacieuses, dans ce film, sur l’émancipation féminine, sur le droit sur sa vie ou son corps, le droit au plaisir…

 

À la fin des années 1970 et au seuil des années 1980, il était cependant de bon ton de tirer à boulets rouges sur Sautet. Même pour ceux qui ne lisaient pas les Cahiers du Cinéma, qui bien entendu le détestaient, il semblait indiscutable que ses films étaient politiquement douteux. On n’y croisait jamais un ouvrier. Les conflits de classes étaient évacués. Une bourgeoisie bien pensante et sûre d’elle s’y contemplait dans un miroir. Combien nombreux nous avons été à dire cela ! En bref, Sautet incarnait un nouvel académisme, une « qualité française » ressuscitée des années 1950. On allait bientôt dire la même chose du cinéma de Bertrand Tavernier, le grand bourgeois lyonnais content de lui… Et pourtant c’était une grossière approximation, pour ne pas dire une injustice. Claude Sautet avait saisi très exactement un milieu social et capté une partie de son angoisse existentielle, comme l’avaient fait Pérec ou Debord, de leur côté et par de tout autres voies. Car cette bourgeoisie d’essor récent (ou ces nouvelles « classes moyennes supérieures » pour parler le langage de l’INSEE) était fort isolée, gênée aux entournures par les contacts qu’elle avait encore avec le monde ouvrier ou le monde paysan dont on pressentait bien l’irrémédiable marginalisation, et en même temps tenue complètement à l’écart par la bourgeoisie « traditionnelle » ou ce qu’il en demeurait. Pour Debord, un tel groupe social était pour ainsi dire à jeter à la poubelle. Dans In girum imus nocte et consumimur igni (1990), à propos de l’image sans aucun son de jeunes cadres qui reçoivent des amis, dans un intérieur bourgeois seventies parfaitement caractérisé, la voix off dit froidement : « Ils ne laisseront rien. » Sautet observait au contraire la complexité de cette nouvelle couche sociale et son cinéma faisait très finement sentir qu’elle conjuguait à la fois l’avenir et le passé, qu’elle mêlait dans les mêmes aspirations à l’accomplissement de soi et au bien-être des milieux et des métiers neufs avec des milieux et des métiers anciens qui se coulaient tant bien que mal dans le nouvel âge de la France de la croissance. Rien ne l’incarne mieux que le ténébreux Sami Frey, qui est à la tête d’un petit studio de bande-dessinée, tandis que Montand, l’inimitable Montand, « fait des affaires » en revendant en gros, des bagnoles, des wagons de chemin de fer, des cuivres. Et il y a bien dans le regard de Sautet quelque chose comme une sensibilité critique vis-vis des transformations de l’environnement économique, l’atmosphère de crise qui s’impose peu à peu, et l’esprit de rentabilité et d’efficacité qui gagne du terrain, défait les solidarités et broie les individus (il y a tout de même le suicide d’un cadre dirigeant mis au placard, dans Une histoire simple – mais ça avait dû échapper aux critiques des Cahiers du Cinéma…).

 

Et puis dans les années 1980, l’inspiration du cinéaste changea, malheureusement pas pour le meilleur. Il avait fait d’excellentes chroniques douces-amères d’une certaine vie bourgeoise emblématique de la décennie précédente. Il préférait à présent étudier la solitude des âmes, l’incommunicabilité, en faisant tourner des acteurs aussi improbables pour incarner de pareils thèmes que Daniel Auteuil et Emmanuelle Béart. Il allait dans une drôle de direction, néo-bergmanienne dans Un Cœur en hiver, presque chabrolienne dans Quelques Jours avec moi… Mais les reverrait-on aujourd’hui que les limites de ces films, qui furent pourtant récompensés officiellement, apparaîtraient criantes. Sautet n’avait plus rien à dire sur la société française de son temps. L’heure était passée.

 

On ne sent guère de volonté de jouir de la vie dans les photographies ou les films qui donnent à voir la société française des années 1920 ou des années 1950. Tout le monde est bien trop soucieux de coller à ses obligations de représentation, à son rang social, pour penser à cela, et si dissidence il y a, elle est purement individuelle, ou bien elle va se placer dans l’amour clandestin et l’adultère. La singularité des années 1970 tient justement à ce point-là. Pour la première fois peut-être dans l’histoire des sociétés occidentales, un groupe social s’affichait maître de sa destinée par sa volonté de profiter de l’existence individuellement et collectivement, par les nouveaux modes de loisir et de consommation qu’il s’appropriait. Ce n’était pas encore, fort heureusement, le temps des barbecues à gaz, des vols low cost et des jeux vidéos qui est advenu bien après pour notre malchance à tous… Et quand je vois derrière la caméra de Sautet ces sorties du dimanche où tout le monde se retrouve à la maison de campagne, part en promenade, joue au ballon ou se retrouve à table, ces scènes de vacances où les gamins ramassent les bigorneaux et les crabes sous la surveillance des épouses, tandis que les hommes montent dans la barque du vieux pêcheur du coin (ah ce passage sur Noirmoutier dans César et Rosalie !)… j’ai envie de me lever et de dire : j’étais là !

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