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Anna Karénine et la princesse de Clèves

Publié le par Nathan Berghen

 

Je mets un terme à la lecture d’Anna Karénine, qui m’a beaucoup plu mais sans me transporter ni me bouleverser comme É. qui a dévoré le livre après avoir lu avec enthousiasme Guerre et Paix, que pour ma part j’avais déjà lu à l’adolescence.  Je pense qu’il y a une grande parenté entre La Recherche du Temps perdu et ce roman de Tolstoï de 1878 : même crépuscule de l’aristocratie (avec chez le Russe, en sus, la confrontation directe avec l’histoire et le progrès créée par l’émancipation des serfs), même discours sur les arts et ce qu’ils permettent d’atteindre en termes de représentation, même fresque familiale à parentèle large et personnages multiples. Cependant, le personnage d’Anna me semble plutôt moins fouillé que celui des héroïnes proustiennes ou balzaciennes, sans doute parce qu’elle n’est pas si souvent au centre du récit et à la source du point de vue narratif ou descriptif. Et puis certains passages sur la vie de famille m’ont semblé empreints d’une certaine mièvrerie. Par instants, je me suis demandé par quelles résonances personnelles É. s'était trouvée émue par le sort de cette femme, déchirée par un divorce qu’elle appelle de ses vœux tout en ne le voulant pas dans toute la rigueur de ses conséquences, entre cette liberté d’aimer qu’elle choisit et cette douleur de s’éloigner de son fils et d’être rejetée par le monde  qu’elle subit… 

Néanmoins, même s'il ne fait rien vibrer de personnel, le roman de Tolstoï est un chef-d’œuvre qui mérite sa réputation.  Du point de vue de l’analyse de l’amour et de la jalousie, il présente, selon moi, deux passages qu’on peut qualifier de vraiment exceptionnels : d’abord la seconde rencontre d’Anna avec Vronski, vue par les yeux de Kitty qui décrypte leur attraction mutuelle, et ensuite son monologue final, avec ce désespoir qui la conduit peu à peu à prendre la résolution de mourir en se jetant sous le train, qui est un texte magnifique qui rappelle celui de Renée à la fin de La Curée. C’est le premier des deux qui m’a le plus stupéfait et le plus ému, car nulle part dans la littérature je n’ai vu cela. Tout de suite, l’attraction qui rapproche ces deux-là, au bal, avant même qu’ils se la soient avouée à eux-mêmes, est identifiée par Kitty, toute jeune et inexpérimentée qu’elle soit. Et le lecteur la voit, en quelques paragraphes, s’amplifier, s’imposer comme une évidence. Sentiment d’injustice, incompréhension, malaise – on va voir ensuite que Kitty paie très cher cette déconvenue, elle qui bâtissait des plans sur la comète à partir du vague sentiment qu’elle avait eu de plaire à Vronski, et qui va bientôt être victime d’une longue dépression qui la mettra aux portes de la mort – mais l’évidence est bien là. Et personne ne peut en dire le comment et le pourquoi. Avoir placé le diagnostic de cette attirance passionnée quoiqu’imparfaitement assumée qui va être le fil conducteur de tout le livre dans le regard d’une toute jeune femme, entrant à peine dans le monde, était un plan d’une grande audace que Tolstoï a parfaitement exécuté.

J’ai aussi achevé, avant de tenter de dormir, la lecture de l’admirable Princesse de Clèves, le roman de Mme de Lafayette, qui est de 1678, de deux siècles exactement antérieur à celui de Tolstoï. On a du mal à comprendre que certains (l’ex-président Sarkozy pour ne pas le nommer) aient fait un blocage sur ce récit, dont la noblesse et le tragique ne peuvent pas ne pas vous saisir à la gorge pour peu que vous ayez un peu de cœur. Je le dis à É. lors de notre coup de fil du soir (tandis que je regarde d’un œil un film policier faiblard, adapté de Patricia Cornwell, avec une Andie McDowell bien vieillie) : après avoir lu ça, on se demande un peu ce qui restait encore à écrire sur l’amour – et pourtant, force est de constater que beaucoup s’y seront tout de même essayés, depuis le XVIIe siècle. Je n’hésite pas le dire, même dans Stendhal, même dans Balzac, rien ne me semble avoir été écrit d’aussi fort que la découverte de son inclination, de son « trouble », par Mme de Clèves vis-à-vis du duc de Nemours, et de la terreur qui la saisit lorsqu’elle s’aperçoit que ce sont précisément ces sentiments-là que lui avait demandés son mari depuis le début de leur union et qu’elle n’a jamais réellement été en mesure de lui montrer. Comme souvent, la souffrance, l’espérance, la résignation de celui qui sait ou qui pressent qu’il n’est pas aimé l’élèvent à une véritable grandeur. Comme le mari d’Anna Karénine, le prince de Clèves émeut quand il proteste contre l’injustice de cette passion que celle qu’il adore développe… mais pour un autre. Pourquoi ce duc de Nemours, ici, et pourquoi là ce Vronski ont-il su la toucher l’héroïne ? Pourquoi ? Eh bien, personne ne sait le dire, à commencer par Anna et par Mme de Clèves elle-même. Et pourtant c’est incontestable. On peut le nier mais non le celer, pas plus  à soi-même qu’aux autres.

Et j’en venais par instants à conjecturer, au fil de cette nuit qui déroule ses heures, inexorable : combien d’autres que M. de Clèves se sont demandés si ce n’était pas d’une forme de non-passion, de la part de cette personne en qui ils avaient mis tous leurs rêves, toutes leurs espérances, qui les mettait dans cet état de souffrance et de désillusion dont ils ne pouvaient plus se libérer depuis déjà plusieurs années ? Bien sûr, chez ceux-ci et celles-là, l’âge y sera toujours un peu pour quelque chose, en éteignant leur ardeur à s’unir, en étouffant peu à peu chez l’un et l’autre le sentiment de la nouveauté et l’enthousiasme qui s’y attachaient. Mais dans le cas de nos héros de la cour des Valois, à la fin du XVIe siècle, avec la réserve et la froideur que cette jeune femme à la très grande beauté ne cherche pas vraiment à dissimuler, et que parfois même elle déclare et avoue sans ambages, l’absence d’élan, d’excitation, de trouble, n’y a-t-il pas là quelque chose propre à désespérer lentement mais sûrement l’époux le plus dévoué ? « Je méritais votre cœur », dit M. de Clèves à sa femme pendant ses derniers moments, alors qu’il voit venir comme une délivrance la mort qui va éteindre à jamais cette passion non partagée dont il a brûlé pour elle. Et le lecteur le croit, qui a compris à ce stade que le personnage n’était pas, comme il l’avait pensé au tout début du livre, l’homme d’un amour raisonnable, distant et réglé. Mais l’indifférence que la princesse lui a montrée a fait de lui « le plus malheureux de tous les hommes ». Tel était son étrange et cruel destin. Nul n’y pouvait rien. Et le sacrifice que fait la princesse en fuyant le monde plutôt que de se lier à quelqu’un d’autre ne rachète absolument rien de ce gâchis, quoi qu’elle en pense. L’amour ? Une équation tragique à deux inconnues.

 

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