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Le jour du dépassement… de la dose de bêtise autorisée

Publié le par Nathan Berghen

 

Ces jours-ci, comme l’année passée, les journaux se rengorgent au sujet de ce fameux « jour du dépassement », conséquence de la disproportion entre la biocapacité de la Terre (= en gros les ressources naturelles, telles qu’elles se régénèrent) et l’empreinte écologique de l’humanité (= en gros la consommation d’origine humaine de ces mêmes ressources, agricoles, énergétiques, forestières, maritimes, etc). Il paraît que l’organisation Global Foodprint Network calcule ce seuil depuis 1971 et qu’à l’époque, il se situait le 24 décembre… mais qu’en une quarantaine d’années, il est devenu le 1er août, et bientôt, qui sait, il se situera sur le mois de juillet.

Poussant plus loin encore le raffinement, le think tank (et non l’ONG, comme on l’écrit trop souvent) s’exerce à montrer du doigt les bons et les mauvais élèves : par exemple, si toute la planète consommait comme les Bosniens, tout irait pour le mieux, et nous aurions pas encore dépassé les ressources disponibles à la mi-décembre ; mais si elle avait l’idée de consommer comme les émiratis, alors là, catastrophe : le jour du dépassement serait carrément le premier mars.

Ou bien, variante, elle s’exerce à compter le nombre de planètes Terre qui seraient nécessaire pour faire face à tout ce que l’humanité brûle de ressources renouvelables et non renouvelables en l’espace d’une année : eh bien sachez qu’il en faudrait 1,7, à l’heure actuelle, et si cela continue, il en faudra bientôt 2.

 

Me voilà désolé de faire ici le mauvais coucheur, mais je suis obligé de dire que cet argument me paraît d’une complète imbécilité, et la méthode de calcul sur lequel il repose n’est rien d’autre qu’une falsification.

 

Quelques recherches dans la littérature scientifique disponible montrent que ce concept de « dépassement » n’a absolument pas recueilli d’approbation ou de validation. Même la notion d’empreinte écologique est assez fumeuse et déjoue toute tentative sérieuse de quantification : voir par exemple ici l’appréciation d’un journaliste de la revue New Scientist, qui fait allusion à d’autres recherches américaines tirant à boulets rouges sur le concept de « dépassement » et même sur celui d’ « empreinte » : https://www.newscientist.com/article/mg22029445-000-admit-it-we-cant-measure-our-ecological-footprint/.

Passons sur les changements de méthode de calcul au fil du temps, qui ont pu faire varier d’un mois la date du sinistre « dépassement » – ils pourraient, qui sait, faire douter de la crédibilité de l’ensemble de cette entreprise intellectuelle. L’usure des sols par l’agriculture intensive est certes une réalité, mais le modèle ne la mesure pas, pas de chance. Il raisonne sur les superficies agricoles disponibles en pariant que, gourmande de nouveaux espaces pour répondre à toujours plus de besoins et de bouches à nourrir, la production agricole exercera un impact sur les espaces naturels, encouragera la déforestation, etc. C’est oublier que les rendements agricoles ne plafonnent pas partout dans le monde actuel et que les systèmes agricoles ne sont pas comparables d’un continent à l’autre. Des quantités de terres sont en friche ici quand on en gagne d’autres ailleurs – ce qui est du reste un mouvement historique très ancien (asséchements, défrichements, nouvelles soles, nouveaux ensemencements). Au mieux, le raisonnement aboutit à de complètes tautologies. Ainsi : le produit de l’agriculture et de l’élevage satisfaisant à la demande de la population mondiale s’ajuste à la superficie agricole disponible : incroyable, non ? Ou bien : les forêts exploitées ici sont compensées par les forêts gérées et replantées ailleurs. Quelle folle découverte, trois siècles ou presque après l’ascension de la sylviculture au rang de discipline scientifique dans l’Allemagne des Lumières !… On croyait que l’exploitation des mers était destructrice, disproportionnée aux capacités de régénération des ressources halieutiques : en fait, soutient Global Foodprint Network, c’est plutôt le contraire, car des tas de zones poissonneuses en diable ne sont pas ou très peu prospectées. En même temps, tant mieux, non ? Et alors en fait, si tout s’équilibre plus ou moins, pourquoi ce « dépassement » ? Vous n’avez rien compris ! C’est en référence aux espaces naturels qu’il nous faudrait avoir pour absorber l’excédent de carbone que nous balançons dans l’atmosphère. Tout est là ! Mais bien sûr… Derrière l’argument massue du « dépassement », on en revient en fait à la problématique des émissions de gaz, parfaitement bien identifiée par ailleurs. Tout ça pour ça.

 

Mais peu importe, car comme toujours, ce qui l’emporte vis-à-vis du grand public, c’est le vertige des chiffres et la simplicité d’un concept qui conduit à conclure que la planète Terre vivrait « à crédit », c’est-à-dire engloutirait plus de ressources qu’elle ne peut en remettre en selle. L’individu moyen qui a déjà engagé le 10 août l’essentiel de ce qui va tomber sur son compte bancaire le 29 ou le 30 du même mois comprend d’instinct de quoi il s’agit. Et la masse des citoyens se dit que les milliers de données recueillies, pays par pays, sur la consommation et la production, sont en elles-mêmes un gage de sérieux. Passons sur le fait qu’on ignore si elles sont solides (on peut douter que les statistiques du Bélize ou de la Somalie valent celles de la Suède, pour ne prendre qu’un exemple), ou simplement si elles sont agrégables entre elles… D’ailleurs, toute la comptabilité économique internationale, même s’il existe des normes de calcul généralement acceptées, pourrait être dite victime de ce type de problème, et cela n’a jamais empêché les grandes agences onusiennes, l’OECE, la Banque mondiale et consorts de tourner à leur rythme de croisière.

 

Mathis Wackernagel, le fondateur de Global Foodprint Network, est un citoyen suisse, titulaire d’un « doctorat en planification communautaire et régionale » de l’University of British Columbia de Vancouver sous la direction du professeur William E. Rees, lui-même spécialisé en dynamique des populations. Un diplôme obtenu dans une discipline apparentée à la géographie économique et l’aménagement bien davantage qu’à la biologie, à l’agronomie ou à la climatologie. Il a reçu des prix, non pas tellement d’ailleurs des prix scientifiques, mais des prix récompensant sa contribution à la prise de conscience collective des enjeux liés au développement durable. Mais le think tank dispose apparemment d’une crédibilité suffisante, depuis 6 ou 7 ans en tout cas, pour que son diagnostic soit repris par les grands journaux du monde entier, et même souvent relayé par les milieux gouvernementaux et par les associations de défense de l’environnement ayant pignon sur rue. Certains se disent qu’après tout, ce verdict annuel frappe les esprits et que c’est ça qui compte. Là-dessus, je ne puis pas être d’accord.

 

Comment expliquer qu’un concept aussi fragile ait atteint une pareille audience dans le monde ? Pour ma part, je me souviens d’abord que j’ai déjà vu bien d’autres impostures se parant des atours de la rigueur scientifique : je pense par exemple au fameux « bug de l’an 2000 », qui laissait entendre que les ordinateurs, passé le cap fatidique du millénaire, allaient se croire revenus en l’an zéro et feraient complètement n’importe quoi. Cela avait tenu la chronique médiatique des années durant et alimenté un véritable fantasme collectif. Pour rien. Je me souviens ensuite que j’ai grandi avec ces histoires d’épuisement des ressources, de catastrophe écologique, d’apocalypse imminente. Peut-être l’a-t-on oublié, mais dans les années 1970, la littérature de jeunesse, la science-fiction et la bande-dessinée ne tournaient qu’autour de ces sujets-là. Les récits des temps post-atomiques voisinaient avec les tableaux d’une humanité forcée de repartir de zéro, changée en champ de ruines et livrées aux désordres comme dans New York 1999 de Carpenter ou dans Mad Max de Miller. Encore jeunes enfants, on travaillait déjà à nous persuader que les choses allaient mal tourner. Les villes seraient recouvertes de nuages toxiques et peuplés de zombies dégénérés. Ce n’était pas de la blague. On le croyait. On ne manquait d’ailleurs pas d’arguments et de polémiques scientifiques pour nourrir ces peurs : par exemple, celle qu’avait suscitée le fameux rapport du « club de Rome », en 1972, parfois connu sous le titre Halte à la croissance ? Il soutenait qu’à un horizon de 60 ans, vers 2030 donc, la disproportion entre les besoins de l’humanité et ce qu’elle était capable de produire conduirait à une catastrophe économique, environnementale et démographique. Rien de moins. Il y avait même là une hypothèse optimiste, et certains jugeaient même que dès 2020, cela sentirait le roussi. C’était hardi, et on n’en finirait pas d’évoquer les débats que ça a suscité. C’était surtout manifestement faux. Toutes les prévisions se sont révélées erronées, aussi bien celles sur les réservées prouvées ou probables de pétrole que celles sur la démographie. Il n’était pas prévu en effet par nos experts que le taux de fécondité moyen dans le monde passerait de 4,5 (1970-1975) à 2,5 (2010-2015), en seulement quarante ans, c’est-à-dire en deux générations. Il n’était pas annoncé qu’on mettrait en exploitation les gisements de gaz de schiste, ni que l’exploration off-shore connaîtrait de nouvelles perspectives. Il n’était pas réellement anticipé non plus que l’économie, la société et les modes de vie seraient complètement révolutionnés par l’avènement de l’âge du numérique. Bref, cette poignée d’économistes et de hauts fonctionnaires internationaux qui travaillaient en 1970-1972, avec les agrégats statistiques alors disponibles et avec un modèle de simulation informatique jugé de haute performance pour l’époque ne pouvaient pas lire l’avenir. Est-ce de leur faute ? Mais cela n’a pas empêché qu’il y a 6 ans, en 2012, les mêmes ont remis le couvert, encouragés toujours par les économistes du MIT de Boston. Pour dire quoi ? Pour dire qu’il ne changeaient pas leur fusil d’épaule, et que la catastrophe n’avait jamais été plus proche. On ne change pas une équipe qui perd, comme on plaisante parfois dans le commentaire des événements sportifs !

 

Bien entendu, je suis aussi sensible qu’un autre aux inquiétants éléments de diagnostic qui sont apportés par les enquêtes actuelles sur le déclin de la biodiversité, sur la fonte des calottes glaciaires et de la banquise, et je ne voudrais pas non plus passer pour le climatosceptique de service, membre du parti républicain US et actionnaire de quelque grosse firme pétrolière intéressée d’investir en Alaska. Je demande simplement qu’on ne me prenne pas pour l’idiot du village, ou pour le dire plus fermement, pour le crétin de service. Je prétends juste à ce qu’on ne vienne pas me présenter comme des certitudes scientifiques des informations qui relèvent du n’importe quoi.  Est-ce trop demander ? Il faut croire que oui.

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