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Canicule et climat… de pessimisme

Publié le par Nathan Berghen

 

Je reviens ici aux réflexions déjà menées à propos de cette histoire de jour du dépassement, qui m'a occupé dans l'article précédent de cette rubrique. Je me souviens de ces deux commentateurs italiens de l'actualité, Carlo Fruttero et Franco Lucentini, qui prêtaient leur plume aux journaux dans les années 1970 et 1980, et qui par ailleurs écrivaient ensemble des romans. Un de leurs recueils d'articles s'appelait : La Prédominance du crétin. C'est bien dans cet esprit, je crois, qu'il conviendrait de chasser les lieux communs à la mode d'aujourd'hui, où le bon sens est très loin d'être "la chose du monde la mieux partagée", contrairement à ce que soutenait Descartes (à moins que, comme le suggèrent certains interprètes, cette phrase ouvrant le Discours de la méthode ait été ironique). Cet alarmisme n'est pas seulement un phénomène superficiel mais bien une lame de fond. Et c'est là qu'il y a lieu d'être inquiet. Tout cela est en effet d’abord représentatif de l’offensive générale d’un discours culpabilisant qui vise à convaincre l’individu moderne qu’il n’est pas à sa place ici-bas.

 

Ne cherchez pas plus loin, c’est bien là que se situe le fond de l’affaire. Petit à petit s’installe, je dirais même se généralise (on le voit en particulier dans l’enseignement proposé aux enfants, du primaire au collège), une vision catastrophiste de l’avenir, qui alimente toutes les spéculations et tous les fantasmes.  À noter aussi que cela fait vendre du papier. Depuis le début de la décennie, chaque été est l’occasion de présenter au public le chemin de croix qui va être le sien et celui de ses descendants en matière d’évolution des conditions climatiques. Je me souviens avoir trouvé particulièrement distrayante l’idée que la Bretagne de 2050 serait ravagée, l’été, par les feux de forêt, un fait présenté comme hors de doute. Et parallèlement s’installe une sorte d’intolérance ou au moins d’inaccoutumance aux phénomènes les plus emblématiques de chaque saison. Neige-t-il à Paris en février qu’on croirait la ville changée en station de sports d’hiver et l’état d’urgence prêt d’être décrété. La SNCF ralentit ses TGV pour cause de « conditions climatiques exceptionnelles », comme si voir tomber de la neige en hiver c’était effectivement extraordinaire. Fait-il très froid en Alsace au mois de janvier, mettons au-delà de – 10°, que l’on est près de parler d’un dérèglement du climat, d’une influence sibérienne ou polaire, alors que c’est tout ce qu’il y a de plus banal... Et à présent, qu’il fasse très chaud plusieurs jours d’affilée du mois d’août ou de juillet, au-dessus de 30°, alors là n’en doutons plus, c’est le signe que les choses ont changé radicalement et irrémédiablement. Voire… Plusieurs phases de chaleur et de sécheresse estivale d’une ou deux semaines d’affilée pourraient pourtant être identifiées pendant les étés des années 1970, des années 1940 et 1950, des années 1920, et bien au-delà encore… L’histoire du climat de l’Europe montre au sein même du « petit âge glaciaire » qui s’étend du XIVe siècle jusqu’au milieu du XIXe, la récurrence des ces périodes plus chaudes en alternance avec celles de phases plus froides. Mais on n’en parle guère au grand public, qu’on ne doit pas juger digne de connaître Le Roy Ladurie

 

C’est donc, subrepticement, une empreinte totalitaire qui s’abat sur nous, et curieusement, elle n’est pas là où on la dénonce d’habitude, avec la cybersurveillance (bien réelle par ailleurs, n’en doutons pas), mais dans les comportements de tous les jours. Soucieux de bien faire, le citoyen responsable va trier ses déchets, réduire ses émissions, remiser son automobile ou la mettre en utilisation partagée. S’il veut mieux faire encore, il va s’acheter des cosmétiques et des produits de nettoyage naturels, et s’approvisionner auprès des AMAP et de la production bio locale. En effet, il n’est plus possible pour lui de s’acheter une conscience en se contentant de fréquenter les rayons des supermarchés bio : ils sont quasiment tous sous la coupe de grands groupes, et ils n’hésitent pas à faire voyager des pommes et du raisin depuis l’Amérique du Sud, ce qui est une aberration ! Et s’il veut mieux faire encore, il va peut-être adapter ses comportements vestimentaires, en choisissant des fibres naturelles, ou ses comportements alimentaires en cherchant à diminuer la part de la viande rouge et du lait de vache –le secteur bovin étant l’un des grands responsables de l’émission de gaz à effet de serre, tout le monde le sait à présent, pour ne pas parler de la maltraitance animale (qui ne s’est pas arrangée avec l’industrialisation du secteur, c’est certain, mais qui est aussi vieille que l’élevage lui-même, c’est-à-dire qu’elle remonte à l’essor que l’humanité a connu au néolithique avec justement la domestication des animaux de trait…). Mais cela ne suffira pas, et toute une série de messages vont lui arriver aussitôt, lui susurrant qu’il peut faire encore mieux et plus. « Pensez à l’environnement avant d’imprimer ». « Il n’y a pas de petits gestes si nous sommes des millions à les faire ». Et certains sont même allés, il y a quelques années, jusqu’à évoquer la possibilité de restreindre le nombre de chasses d’eau tirées aux toilettes…

 

Le principe est qu’il y aura toujours un mieux-disant, toujours une forme surenchère contre laquelle on ne pourra rien. L’exemple des débats récents autour du véganisme, pour ce qui concerne les pratiques d’alimentation, est là pour le prouver, mais on pourrait penser aussi à la concurrence sans merci que se font les différents labels mêlant le commerce équitable, l’empreinte carbone et le mode de production biologique, par exemple pour le chocolat et le café. Telle marque sera plus exigeante, telle autre plus transparente, un autre mettra d’accord toutes les autres en « compensant »… Laquelle choisir ? Ainsi, notre individu occidental moyen sera-t-il désormais installé en permanence dans une situation de porte-à-faux, comme s’il devait se sentir coupable d’être là, simplement d’exister, déjà en faute du seul fait de s’alimenter et qui sait, un jour, de respirer. Occupé à réfléchir à l’empreinte écologique de chacun de ses déplacements ou de ses gestes. En finissant par oublier que toute créature passant sur Terre a forcément une empreinte écologique, qu’elle soit homme ou bête, qu’elle soit sauvage ou domestique. Elle tuera, mangera, broutera, simplement afin d’assurer sa subsistance. Faudrait-il qu’elle s’en excuse ? Et auprès de qui ?

 

Ainsi, on met en accusation l’individu lambda alors que ce sont des secteurs de production tout entiers qui sont responsables, au premier rang, des difficultés enregistrées par l'environnement et la biodiversité. C’est très facile de connaître les raisons pour lesquelles les activités humaines dégradent la nature et gaspillent les ressources. Et il est aisé de voir qu’aucune désincitation sérieuse n’existe vis-à-vis des projections toujours plus conquérantes de ces secteurs d’activité. Où voit-on dénoncée la promotion immobilière qui grignote toujours un peu plus la périphérie agricole des grandes villes (et même des moyennes) ? Nulle part. Même si des choses ont été faites pour stopper la diésélisation (qui avait pris des proportions scandaleuses en France), où voit-on critiquées les ambitions de l’industrie automobile de vendre toujours plus, dans des marchés toujours plus élargis ? Et qui a le courage de dire que le tourisme international (avec les activités de transport, de consommation et de loisir qui l’accompagnent) est terriblement destructeur d’espaces naturels et de ressources énergétiques, pour ne rien dire de son impact sur les modes de vie ? D’ailleurs, si on regarde un peu les interventions des spécialistes du climat dans les médias, on constate que beaucoup ne voient pas de solutions aux difficultés actuelles ou qu’ils n’en proposent pas. Pour l’un qui intervenait dans le JDD, l’autre jour, il ne fallait se faire aucune illusion. Pour freiner la tendance, remarquait-il, eh bien voilà, il faudrait dire aux gens de cesser de voyager à l’autre bout du monde, de cesser d’avoir deux ou trois voitures par foyer, d’arrêter de télécharger à longueur de temps des vidéos qui dévorent de la bande-passante et qui surchauffent les serveurs informatiques… Autrement dit, aucune chance. Et encore moins de chance dans les pays dits émergents, où une immense classe moyenne encore en devenir aspire à accéder à ce niveau de vie tellement envié qui est le nôtre. Allez dire à l’employé de bureau chinois ou au cadre égyptien qu’il ne doit pas rêver s’acheter une voiture ! Aucune chance. Alors pourquoi parler d’enrayer la machine tant-qu’il-est-encore-temps, pourquoi laisser entendre comme on le fait si souvent (depuis les militants de la cause environnementale jusqu’aux responsables politiques) que nous sommes au moment décisif, au-delà-duquel-si-rien-n’est-fait-tout-retour-en-arrière-sera-impossible ? Aussi bien, on pourrait répondre d’un haussement d’épaules : « Bah, fichu pour fichu… »

 

Peut-être faut-il croire que cette petite musique culpabilisante qui accompagne aujourd’hui nos existences en Occident n’est pas vraiment écoutée ? Qu’elle se réduit à des slogans, aussitôt passés, aussitôt oubliés ? Je n’en suis pas si sûr. Tout doucement, sous prétexte de hâter une prise de conscience des risques que court la nature, tout cela revient à ce qu’on murmure à l’oreille de l’individu moderne qu’il n’est pas à sa place et qu’il gêne sa terre nourricière. Et je me rappelle la lecture de Cassirer, il y a bien longtemps : l’entreprise philosophique des Lumières, disait-il, visait à « installer l’homme dans le monde ». L’installer, en effet, histoire de convaincre qu’il n’était pas là de manière accidentelle, en intrus, en attente de l’au-delà, comme avaient voulu nous le faire croire les représentations dérivées du christianisme. Mais qu’il était là chez lui, et que ce monde il lui appartenait de le comprendre, de l’interpréter, afin peut-être de le domestiquer et de le dominer. Les blancs de la carte allaient être comblés progressivement. On cesserait de vivre dans la peur et le besoin, dans la superstition, dans l’ignorance des mécanismes de la nature. Non c’était un rêve coupable, une utopie ! Arrêtez-ça, s’il vous plaît ! Générique de fin, et vite !

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