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Bien joué, agent Sabina !

Publié le par Nathan Berghen

 

Ces derniers jours, les journaux états-uniens soulignaient le peu d’empressement de la presse française à couvrir le cas du cinéaste et producteur Luc Besson, accusé de harcèlement sexuel par plusieurs plaignantes. Ils l’opposaient à la détermination qu’ils auraient montrée, de leur côté, à faire toute la lumière sur les comportements prêtés au producteur Harvey Weinstein. Ce n’est pas complètement faux. Ici, le traitement du dossier Besson occupe peu de place. Face au cas Polanski, jamais non plus on n’a eu l’impression que la presse française montrait beaucoup de conviction, et dans l’ensemble, elle n’était jamais loin d’accuser la justice US d’acharnement, dans un dossier pourtant peu favorable au cinéaste. C’est une autre illustration de cette timidité tournant à l’autocensure qui caractérise parfois notre presse que nous donne à voir le traitement de l’affaire Kristeva, face à laquelle l’embarras de nos plus grands titres est bien perceptible. Après la sortie des infos issues de la commission bulgare, en mars 2018, la question n’a pas été évitée, certes, mais elle n’a pas suscité non plus d’enquête approfondie – hors de certaines feuilles spécialisées : je recommanderais, par exemple, la lecture de ce texte ci : https://www.courrierdesbalkans.fr/Dits-et-non-dits-de-Julia-Kristeva-alias-Sabina.

 

Pour certains observateurs, la surprise n’était pas forcément si grande. Croyez-moi, vous diront-ils, dans les années 1960, on ne sortait pas de l’Est comme ça, et on n’octroyait certainement pas de bourse d’étude à l’étranger à quelqu’un qui n’aurait pas donné des gages de loyauté au régime. Pour qui connaît un peu historiquement et politiquement le fonctionnement du monde communiste, cela tombe effectivement un peu sous le sens. À l'occasion de la polémique déclenchée autour de "Sabina", Kristeva a d'ailleurs reconnu avoir été membre des Jeunesses communistes de son pays et avoir adhéré assez franchement à l'idéologie officielle du PC bulgare, ce qu'elle avait tenu beaucoup plus flou, beaucoup plus en pointillés, dans ses précédentes évocations de son passé.

Si à présent l’action se passait outre-Rhin, outre-Manche, ou bien outre-Atlantique, qu'arriverait-il ? L’intéressée serait, on peut le parier, complètement ostracisée, chassée de l’espace public, invitée à rendre ses décorations et à se démettre des responsabilités institutionnelles qu’elle occuperait encore.  Ce serait un peu comme si on découvrait que Noam Chomsky avait émargé aux services secrets vénézuéliens, ou que Jürgen Habermas avait fait passer des fiches à la Stasi. Une sorte de coup de tonnerre qui discréditerait profondément la personne et la doctrine de l’auteur ainsi mis en cause.

Mais rien de tel depuis cinq mois en France. Pas de réaction du ministère de la Culture. Rien de l’Université de Paris VII, où Kristeva a été longtemps la figure numéro un du département de psychanalyse. Rien non plus du côté des associations professionnelles de psychanalyse freudienne ou lacanienne… Même côté américain, la question ne passionne pas. « Les personnes qui connaissent quoi que ce soit à son travail n’y croient pas », confesse une figure du monde académique qui travaille sur une biographie de Kristeva... Il semble qu’on préfère regarder ailleurs et attendre que l’affaire se tasse.

 

D’ailleurs, y a-t-il bien une affaire ? La défense de Kristeva et de ses partisans a été assez molle, comme s’il était préférable de traiter par le mépris d’invraisemblables allégations. Indignation, bien entendu, mais vite fait… Quand on prend le temps de lire les interviews et les textes qui sont parus, elle apparaît pourtant peu convaincante. Cette défense se déploie sur trois niveaux : déconsidérer l’institution qui est à l’origine des révélations ; minimiser la porter de ces dernières ; laisser entendre qu’au-delà de ces éclairages apportés sur son passé, c’est la stature intellectuelle de la Kristeva d’aujourd’hui qui gêne et qu’on veut détruire. La commission bulgare ne serait peuplée que d’inquisiteurs et ne montrerait aucune sensibilité aux cas individuels. Le dossier serait un montage – et dans ce cas il faut croire qu’il serait instrumentalisé par les plus hautes autorités de l’État bulgare, dont on se demande un peu pourquoi elles relaieraient une campagne de désinformation contre l’une des personnes originaire du pays les plus connues au monde (48e dans la liste des 100 plus grands intellectuels du XXe siècle dressée par Foreign Policy, excusez du peu !). Et puis l’agent Sabina n’aurait jamais livré le moindre secret important, ou bien n’aurait apporté son concours que quelques brèves années durant, ce qui réduirait la portée de ses révélations. Mais on se prend quand même à douter. Se défendre d’accusations qu’on qualifie de « grotesques » et laver son honneur bafoué, cela ne passe-t-il pas, en temps ordinaire des démocraties, par la voie judiciaire ? Si les révélations relayées au sujet de ce passé d’informateur de police prêté à l’ex-étudiante bulgare sont une pure et simple manipulation, alors qu’attend l’intéressée pour intenter un procès en diffamation et faire rétablir la vérité ? Mais si l’avocat de Kristeva s’est effectivement exprimé, on ne croit pas comprendre qu’une telle procédure soit en cours. Sous bénéfice d’inventaire, bien sûr.

 

Pourtant, si l'on considère les choses en toute objectivité, les faits qui sont ainsi reprochés à Kristeva sont d’une extrême gravité. Sans doute, dans l’éventualité où ils seraient avérés, il ne se serait pas agi pour autant  d’une activité d’espionnage susceptible de mettre en danger des personnes, d’exercer des chantages, de ruiner des carrières. Mais quoi qu’il en soit, même s’il n’y avait pas mort d’homme, il y aurait bien une forme de collaboration soft aux services de renseignement extérieur d’une ancienne dictature communiste, qui figurait, avec la RDA et la Roumanie, parmi les plus impitoyables de l’ancien pacte de Varsovie. Bref, quelque chose de glauque, de terrifiant, prompt à faire jeter le doute sur la sincérité de tout que ce l’intéressée a dit ou écrit depuis cinquante ans. Et par ailleurs, il y aurait, pour une adepte de Freud et de Lacan, une étonnante matière à réflexion sur les fractures de la personnalité psychique et sociale, en particulier sur le rôle de l’instance surmoïque.

 

Quant à savoir qui pourrait vouloir, aujourd'hui, nuire à une personne dont la réputation est aussi établie que celle de Kristeva... Qui, en effet, y aurait un intérêt ? Tout ceci fait en tout cas réfléchir. Aux yeux du couple Kristeva-Sollers, comme aux yeux de beaucoup de penseurs montés en puissance dans les années 1970, le devoir de l’intellectuel n’est pas l’engagement mais LES engagements, entendez par là les engagements successifs : au gré de son humeur, de ses inclinations personnelles, et surtout de la manière dont penche la balance des pouvoirs et de l’influence. Ennemi de tous les pouvoirs et de toutes les polices, l’intellectuel du XXIe siècle doit avoir « la trahison dans le sang », disait BHL : excellent moyen de justifier tous les revirements. Il peut même prendre plaisir à être là où on ne l’attend pas et à cultiver les paradoxes.

Ainsi a-t-on vu Sollers, l’ancien maoïste qui chantait les charmes de la révolution culturelle en Chine, se prendre de passion pour le pape Jean-Paul II (dans les années 1980), puis revêtir un costume de balladurien dans les colonnes du Monde, à l’époque où les chances du Premier ministre de Chirac de conquérir le pouvoir suprême apparaissaient bien réelles (en 1994-1995) – et si l’on peut se permettre de rappeler cet épisode peu glorieux, telle était alors la ligne du journal lui-même. Et ainsi de suite. À vrai dire, on ne sait pas réellement expliquer que ces auteurs aient réussi à conserver tant d’années durant une aura de penseurs sulfureux ou subversifs qu’ils ne méritent absolument pas. Tous deux sont à la tête d’un très efficace réseau d’influence qui a travaillé à entretenir leur réputation à grands coups de brosse à reluire et à faire taire sèchement les jugements dissidents. Pour ce qui concerne Sollers (sur lequel, je le confesse, j’ai longtemps eu moi-même des illusions), la démonstration en a été faite il y a déjà une quinzaine d’années, par Pierre Jourde et Éric Naulleau, qui ont notamment fait voir comment ce réseau d’influence s’étendait jusqu’au supplément littéraire du journal Le Monde. Depuis, sans doute, de l’eau a coulé sous les ponts, et les cartes ont été rebattues, du moins en partie. Et puis l’intéressé a tout de même atteint l’âge respectable de 82 ans…

Moins de choses ont été dites sur Kristeva, qui ne fut pourtant pas moins efficace que son mari en termes de noyautage et d’inféodation, et qui a bénéficié en tant que théoricienne d’une réception peut-être plus favorable que celle de son mari dans le monde universitaire américain, toujours très friand de French theory. La publication encore récente de mémoires de l’écrivaine et d’un ouvrage écrit en collaboration sur sa vie conjugale avec Sollers montre que leur entreprise d’autopromotion ne s’est jamais vraiment interrompue. On ne manquera pas d’y reconnaître la marque totalitaire qui poursuit, bien logiquement, ces anciens adeptes d’un maoïsme de choc. Au temps de la splendeur de Tel Quel, c’est-à-dire avant 1981 et donc avant que l’un et l’autre ne deviennent vraiment des figures médiatiques, quand le terrorisme intellectuel, l’intolérance et l’esprit de chapelle régnaient en maîtres incontestés, toutes les preuves en avaient été déjà été données. L’avenir dira donc si cette étrange histoire porte atteinte ou non au rayonnement de notre théoricienne, dont certains se rappellent sans doute avoir, au temps de leurs études, lamentablement séché sur Séméiotiké, recherches pour une sémanalyse, livre jargonneux et obscur comme on ne pourra plus en refaire, pur produit de la critique littéraire seventies… L'observation du présent dit en tout cas déjà quelque chose de dérangeant sur l'état du débat public dans notre cher pays.

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