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Philip Roth, un auteur surcoté

Publié le par Nathan Berghen

 

 

Philip Roth est mort à 85 ans. Les journaux français saluent un monument de la littérature US, « un géant de la littérature du XXe siècle » selon l’expression de Libération. Je l’avoue, je suis un peu embarrassé, car je ne connais qu’une partie de son œuvre romanesque, mais je crois néanmoins que l’on s’égare, en cette circonstance, et que Roth ne mérite pas de tels éloges. Il faut certainement lui reconnaître une chose : c’est qu’il avait le génie de l’autopromotion et qu’il savait se faire aimer des journalistes. Il donnait beaucoup d’entretiens, à la presse américaine comme à la presse européenne, et il ne fuyait jamais les micros. Et lorsqu’il se mettait à parler lui-même de littérature, alors il tutoyait les plus grands, en apparence sans beaucoup de gêne : Flaubert, Kafa, c’étaient presque des collègues à lui, des amis, et ses interlocuteurs l’encourageaient dans cette posture. Il avait même fini par devenir une figure morale – critique des États-Unis de Bush, puis ces temps-ci de Trump, et bien sûr critique d’Israël : tout ce qu’il fallait pour complaire à une certaine gauche bien pensante et bien de chez nous, mais qui existe aussi outre-Atlantique, sans aucun doute. Pas trop risqué non plus, serait-on tenté de dire. Mais passons, car il n’est pas question pour moi ici de suggérer qu’il y avait là une forme d’opportunisme, ni tellement de contester sa sincérité : voilà en effet un bonhomme qui a voué toute sa vie à l’écriture, et qui n’a jamais fait autre chose. C’est denrée rare. Et qui plus est, un bonhomme qui concluait, dans un entretien de 1999 : « Je ne conseillerais à personne de d’être écrivain. »

 

Une parenté me semble assez évidente entre Roth et Doubrovsky, dont j’ai déjà souligné dans ce blog l’originalité de l’apport. S’il n’a pas cherché à se faire d’une quelconque manière le théoricien de l’autofiction, Roth en a fait son fond de commerce, un peu comme M. Jourdain. Il n’a pas cessé de se prendre lui-même pour sujet. Avec bien entendu des filtres, des variations, des interprètes et des doubles, mais au total que ce fût Zuckerman ou un autre, c’est bien de lui qu’il s’agissait. Non seulement il ne s’en cachait pas, mais cela finissait par être un jeu avec la critique et avec le lectorat, et par tourner à une certaine incapacité à sortir de soi. Si Doubrovsky rachetait cette faiblesse par un penchant à l’autodérision, ce n’était pas le fort de Roth, du moins dans ses bouquins (le personnage social et l’homme privé, c’était peut-être autre chose, je ne dis pas). Et je ne le vois pas comme quelqu’un très disposé à rire de lui-même – je sais que tout le monde ne sera pas d’accord, mais c’est ainsi que je le ressens. Doubrovsky, même s’il s’est parodié lui-même à la fin, avait réussi à imposer un style, un souffle, dans ses premiers livres. Je n’en dirais pas autant de Roth, dont la langue m’apparaît pauvre sur le plan lexical (moins que celle de Paul Auster, sans doute, mais là on touche vraiment le fond) et peu inventive sur le plan stylistique. Assez plate, pour tout dire.

 

Le meilleur de Philip Roth, c’est, je crois, sa réflexion sur le judaïsme contemporain et sur cette fracture qui sous-tend la condition de l’homme juif, entre renchérissement identitaire et religieux et assimilation à la norme de la civilisation occidentale. Ici, de la norme de la civilisation US, ce qui n’est pas un point négligeable, et qui ouvre même des perspectives d’une grande complexité, car comme Roth le soulignait lui-même, en simplifiant un peu, on pourrait dire que non seulement New York et Hollywood ont été l’ouvrage d’immigrants juifs mais que l’image idéalisée de l’Amérique profonde, de ce fait, est également leur héritage – davantage peut-être que celui de l’Amérique puritaine ou de son pendant progressiste. En relisant de plus près Bernard Malamud, dont personne ne parle plus, ou même Norman Mailer, on ferait d’ailleurs sans doute mieux la part de son originalité.

 

Mais Roth « chroniqueur impitoyable » de la bourgeoisie états-unienne ? Là je dois dire que cela m’apparaît un raccourci peu sérieux. L’œuvre romanesque de Roth, en fin de compte, réduit la situation de la bourgeoisie juive d’outre-Atlantique à une forme d’asservissement par l’obsession sexuelle. Fort bien. Mais ce n’est pas propre à la bourgeoisie juive : John Updike a dit la même chose de la bourgeoisie WASP, et avec un autre talent que Roth, à mon humble avis. Car si l’on veut parler d’un grand roman, qui fait parfaitement voir tout cela, qu’on lise donc Couples, sorti en 1968, à la même époque de Portnoy’s Complaint* : voilà un livre qui a un autre souffle et une autre profondeur que celui de Roth – qui n’en était pas moins un entrée marquante dans les lettres américaines après Goodbye Columbus, je ne le nie pas.  Et curieusement, alors qu’Updike (qui avait lui aussi créé sinon un double, du moins un personnage de héros récurrent, en la personne de Rabbit) n’a jamais fait mieux que Couples, donc n’a pas complètement tenu les promesses de ses impressionnants débuts, Roth pour sa part est parvenu à évoluer. Toujours d’inspiration autobiographique, ses meilleurs textes sont sans doute des œuvres de la maturité telles que La Contrevie et Patrimoine. Ils ne sont pas toujours exempts de facilités, sans doute, et ils auraient peut-être gagné à être élagués. Mais ils atteignent à l’universel, par instant, à travers les choses qui y sont en jeu, la filiation et la transmission notamment (Roth, on le remarquera sans doute, est resté lui-même sans descendance).

 

S’ils y parviennent, cependant, ce n’est sûrement pas à travers les thèmes du sexe, de la jouissance, de l’impuissance, de la mort, qui selon moi y sont évoqués le plus souvent avec ce défaut rédhibitoire pour un écrivain : avec complaisance. Le sexe, parlons-en en effet : il se trouve que Roth prenait toujours, pour en traiter, le parti de la surenchère. Pas forcément dans le nombre des partenaires ou dans le rythme des coïts (il est complètement étranger à la combinatoire qui rend fréquentables et même souvent drôles les romans sadiens) mais dans le détail supposé choquer, le concret, le grossier. J’ai été particulièrement frappé en relisant quelques pages de La Contrevie par certains passages évoquant les rapports du dentiste Henry Zuckerman avec sa maîtresse suisse, Maria (qui porte le même prénom, à dessein, que l’épouse anglaise de l’écrivain et frère aîné du personnage, Nathan Zuckerman, c’est-à-dire le double de l’auteur). Ici, je dois prier mes lecteurs de me croire sur parole : cela ne m’embarrasse nullement que des amants aient recours à un vibromasseur, dans la fiction pas plus que dans la vraie vie. Toutefois, je suis perplexe quand je lis que le personnage s’est endormi avec « le vibromasseur non nettoyé » posé sur l’oreiller voisin du sien après avoir initié sa maîtresse au sexe anal. Ce petit détail, je dois le dire, m’a posé bien des questions. Fallait-il absolument que l’accessoire fut « non nettoyé » ? Le fait qu’il soit posé sur l’oreiller ne suffisait-il pas ? Roth aimait les faux-semblants et les jeux de masques. Mais je ne parierais pas qu’il percevait que pour une certaine fraction de son lectorat, c’étaient des détails de cette facture-là et nuls autres qui faisaient le prix de ses romans – je le sais, quant à moi, de bonne source. Comme une espèce de visage tristement cochon et concret du sexe, qui n’est peut-être qu’une version modifiée du puritanisme anglo-saxon dont il estimait s’être émancipé – dans sa vie d’homme et son œuvre d’écrivain.

 

 

 

* Traduit, on ne sait trop pourquoi, par Portnoy et son complexe – mais il paraît qu’une traduction correcte du titre a été rétablie il y a cinq ou six ans pour l’édition de la Pléiade. Eh oui, car Roth est entré dans La Pléiade, de son vivant – ce qui en dit long sur son voisinage (des grands aventuriers de l’écriture tels que d’Ormesson ou Bazin, par exemple…), et aussi… sur ses ventes, le seul critère qui compte pour la maison Gallimard qu’on baptisait autrefois la « banque centrale » de l’édition française.

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