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Coupe du monde et triomphe de la culture de masse

Publié le par Nathan Berghen

Pas envie de faire l’éloge ici du football qui abolit les frontières, qui réconcilie les peuples ou qui crée du lien social. Bien que j’aime le jeu et que je suive les compétitions moi-même, depuis fort longtemps, je ne peux manquer d’être atterré par les proportions que ce phénomène a prises dans nos vies depuis une quinzaine d’années.

 

Comment ne pas être stupéfait en voyant ces supporteurs de la onzième heure se masser sur les Champs Élysées et hurler des slogans comme s’ils voulaient être absolument vus par les télés et identifiés comme les gars faisant le plus de bruit, les filles mettant le plus d’ambiance... Ces gens laissent éclater leur joie, c’est très bien : mais pourquoi le faire tous de la même manière, à l’unisson dans une espèce de furia débordante ? Les images de la soirée de la demi-finale ont de quoi laisser perplexe, très perplexe, même l’observateur le plus blasé. Charcot aurait certainement étudié avec intérêt ces épisodes d’imitation et d’exagération se propageant comme par  contagion, semblables à l’hystérie qu’il avait analysée chez ses fameux patients de la Salpétrière. Autrefois, l’engagement pour la cause d’une équipe sportive était le fait de petits cercles : amis, familles, toutes gens qui avaient elles-mêmes joué ou dont tel parent avait pratiqué. Il était reconnaissable précisément par son caractère excessif, parce qu’il prenait la forme d’une passion exclusive (et en cela il s’apparente à ce qu’on dénomme aujourd’hui les « ultras », la violence en moins le plus souvent). Les gens décoraient leur voiture aux couleurs de l’AS Saint-Étienne et se peinturluraient la figure en vert. C’était peut-être risible mais cela avait les couleurs d’une culture populaire, et pas grand-chose en commun avec la culture de masse qui emporte tout sur son passage aujourd’hui. Avez-vous vu ces supporteurs, tous identiques, tous interchangeables, dans les stades de la Russie profonde ? La bourgeoisie panaméenne qui a fait le voyage se confond avec le prolétaire croate qui a cassé sa tirelire et avec le cadre japonais qui a a fait voyager sa fiancée à la découverte de la Sainte Russie. Ils font les mêmes gestes, hurlent les mêmes slogans, portent les mêmes vêtements. C’est le village planétaire, le village global, dans sa plus complète incarnation.

 

Les commentateurs se succèdent en parlant d’images de toute beauté, réjouissantes, consolantes… C’est pourtant complètement absurde. Non seulement ces images de foules en délire sont plutôt effrayantes, mais émettre de tels jugements, c’est faire prendre l'exception pour la règle, et c'est faire bon marché de tous les pays dont les équipes sont restées sur le bord de la route, éliminées, défaites, et où la frustration et l'indifférence dominent depuis deux, trois, ou déjà quinze jours. Même pour ceux-là à qui la victoire sourie et dont le pays tout entier descend dans la rue, est-on bien sûr que la règle est absolue ? Faut-il accepter que l’on parle d’unanimité, de consensus, alors que tout indique que la majorité des populations concernées est indifférente, ou qu’elle regarde cela de très loin, sans dédain nécessairement, mais sans intérêt sincère ? On parle d’un d’1 milliard de téléspectateurs pour la finale de dimanche : alors où sont les 7 autres ? On parlait de vingt millions de téléspectateurs pour la finale de 1998, alors où étaient les 40 autres, s’il vous plaît ?  Juger que le phénomène d’intéressement ou d’enthousiasme est universel, voilà un terrain qui permet d’apercevoir ce que le culte du ballon rond a de commun avec les religions du livre. Le non-croyant est suspect. La religion du football ne tolère pas l’athée et l’esprit libre de toute attache. Sans aller trop loin dans cette direction, résumons en disant qu’ici, chacun fait assaut de conformisme, au point de mettre mal à l’aise celui qui ne se sent pas vibrer à l’unisson, ou qui est simplement content du succès sans aller jusqu'à en faire tout en plat – car ce n’est qu’un jeu de ballon, après tout.

 

Comment ne pas être stupéfait, en voyant le plateau que réunit, par exemple, telle chaîne d’information continue où on voit Daniel Cohn-Bendit donner la réplique à Pascal Boniface et à Jean-Pierre Bernès pour occuper l’écran des heures durant ? Tous se trouvent d’accord, et j’ouvre bien grand mes oreilles quand j’entends cela, pour fustiger les « pisse-froids », ceux qui refusent de se réjouir, ou bien ceux qui ménagent leur joie au lieu de s’abandonner béatement à ces réjouissances collectives.  (exactement comme on montrait du doigt en décembre dernier ceux ou celles qui refusaient de prendre le deuil au moment du décès de notre Johnny national). Comment ne pas être mal à l’aise ? On peut passer sur le cas du spécialiste de géopolitique du football (c’est le titre d’un de ses livres), en se disant qu’il est à sa place mais qu’il y avait sans doute des sujets plus intéressants pour choisir sa spécialisation en géopolitique et relations internationales… Le cas de Bernès est plus discutable, car on se souvient peut-être que cet agent de joueurs – un métier de poète et de grands sensibles, comme chacun sait – a été mêlé, dans une autre vie, à la célèbre affaire du match truqué VA-OM. Il était le second de Tapie, en ce temps-là, et il avait même reçu l’ovation du stade vélodrome tout entier pour avoir refuser de parler aux policiers et aux juges au cours de sa garde à vue, à l’époque… Quant à l’ex-bondissant rouquin de Nanterre, provocateur né pourtant, il n’incarne plus rien de subversif – et on a de la peine pour lui quand on l’entend se vanter de tutoyer l’actuel président et se remémorer pour le téléspectateur leurs conversations intimes sur le thème « faut-il ou non supporter l’OM ?»

 

Et tout cela pour causer sans cesse de la même chose : les succès d’une équipe à laquelle pourtant personne ne croyait vraiment avant le début de la compétition, parce qu’elle n’avait rien montré en termes de fond de jeu et en termes de performances… On se souvient peut-être que le journal L’Équipe, qui avait littéralement traîné l’entraîneur Jacquet dans la boue des mois durant, avait fini, en 1998, par lui présenter des excuses officielles. Peut-être en ira-t-il de même pour Deschamps, l’ancien capitaine de l’équipe de 1998, justement, qui n’a pas été ménagé ces derniers temps par la presse, dont le scepticisme ne se dissimulait guère, et qu’on découvrira pétri de qualités, meneur d’hommes, subtil tacticien, brillant stratège – des superlatifs aussi peu proportionnés à ses réels mérites que ne l’étaient sans doute les critiques. Mais on se souviendra aussi que ce n’est pas nécessairement l'équipe la meilleure ou la plus séduisante de la compétition qui est appelée à soulever le trophée à la fin, et les souvenirs de 1974, de 1990, de 2006 sont là pour le confirmer, pour les plus jeunes ou pour les plus anciens…

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