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Revoir Le Conformiste

Publié le par Nathan Berghen

 

J’aurais aimé revoir Le Conformiste de Bertolucci, mais après m’être renseigné sur le dvd, assez cher et difficile à trouver, du fait paraît-il que la Paramount, qui a racheté les droits du film, bloquerait sa diffusion en Europe, j’y renonce provisoirement. J’ai malheureusement raté la reprise qui a été faite par une poignée d’écrans parisiens en 2016. Nul ne sait, de plus, quelle est la vraie version originale dans laquelle il faudrait le voir : s’agit-il de celle que les acteurs français ont enregistrée dans leur langue, ou bien de celle qui a été doublée en italien pour les deux rôles principaux ? Je ne l'évoquerai donc ici qu'à travers des souvenirs, des photos, des séquences – je ne l’ai vu qu’une seule fois au cinéma, me semble-t-il dans la version italienne, mais je n’en suis plus sûr car c’est très loin, et une à la télévision. Stefania Sandrelli, qui joue l’épouse petite bourgeoise qui contente plus ou moins le héros, a maintenant 70 ans et joue encore dans des séries de la RAI, après avoir été l’icône d’un certain cinéma transalpin un peu leste, dont La Clé reste le plus célèbre fleuron. Dominique Sanda, la jeune et sublime épouse du professeur Quadri, qui trouble notre conformiste (et on le comprend, il faut bien le reconnaître) a maintenant 65 ans. Aucun cinéaste autre que Bertolucci n'a su quoi faire d'elle (je dirai un mot un peu plus tard, pour lui rendre tout à fait justice, du rôle que lui a offert Vittorio de Sica dans Le Jardin des Finzi-Contini). Elle garde encore aujourd'hui quelque chose de la beauté hors du commun, presque insolente, qu’elle possède sur certaines images du film. J’ai toujours dans la tête cette longue danse muette entre elle et Sandrelli, et cette scène de l’assassinat, dans cette forêt enneigée, lorsqu’elle tape désespérément à la fenêtre de la voiture où est assis Trintignant, qui regarde droit devant lui, sans piper mot. Ces scènes me suivront toujours.

 

Paru en 1951, le roman de Moravia était fort audacieux pour son époque. Il proposait cette idée directrice que pour racheter, en quelque sorte, un traumatisme vécu dans son enfance, un homme se faisait transparent malgré lui, non seulement de manière à ce qu’on l’oublie, en marchant avec la masse supportant le fascisme mussolinien, lorsque celui-ci régnait sans partage sur l’Italie, mais jusqu'à faire l'élève modèle… Et jusqu’à participer à une chasse impitoyable conduite jusqu’en France contre ses opposants (et parmi eux l’ancien professeur dont il était devenu le secrétaire, l’homme de confiance). Le régime du Duce, en effet, étouffait toute dissidence et réprimait sans états d’âme les non-conformes, sans s’interdire de perpétrer des assassinats politiques contre les fuorusciti jugés les plus dangereux. On sait bien que cette machine à broyer les individus résistants au moule dominant qu’a été le fascisme a inspiré au cinéma italien plusieurs autres beaux films, et en particulier Une journée particulière d’Ettore Scola où nul n’a oublié l’interprétation magnifique de Loren et de Mastroianni. Mais dans mon cœur, Le Conformiste gardera toujours une place particulière, à la fois pour la splendeur entêtante de ses deux actrices, pour la qualité exceptionnelle de l’image couleur, où alternent le chaud et le froid, les formes lascives et la géométrie, et pour ce jeu extraordinaire de Jean-Louis Trintignant dans le rôle principal. Il apparaît là dans un de ses plus grands rôles, en donnant au personnage de Marcello tout son poids de lâcheté et de compromission, mais toute son épaisseur humaine aussi. Il relève parfaitement le défi qu’avait posé ce personnage à son créateur, Alberto Moravia, dans le roman : l’idée que le héros paie pour à la fois le mal qu’il croit avoir fait (tuer accidentellement un adulte qui a abusé de lui) et pour la violence qu’il a subie, l’une étant la traduction de l’autre en termes de culpabilité installée par l’abus sexuel chez sa victime.  

 

Ce qui continue de me paraître un pari un peu étrange, c’est la réapparition du dénommé Lino, prédateur sexuel dissimulé derrière son bel uniforme de chauffeur de maître, vers les années 1910, qui revient en client désabusé à la recherche de prostitués mâles trente ans plus tard, à Rome, en 1943, tout à la fin du film. Le héros comprend alors qu'il ne l'a pas tué comme il le croyait, et que toute sa vie d'homme a reposé sur un malentendu. Dans les scènes de liesse et de confusion qui coïncident avec la déroute du fascisme et la libération de l’Italie (toute provisoire, puisque l’invasion allemande va bientôt suivre), cette réapparition est-elle bien supposée résoudre le dilemme dont Marcello restait prisonnier ? Ou bien au contraire, puisqu’en dénonçant son ancien bourreau à la foule comme un complice du fascisme, il fait volte-face, et de supporteur du régime déchu, il se mue en adversaire (de la onzième heure, comme la masse des Italiens), cherche-t-elle à suggérer qu’une fois encore il va choisir de faire taire ce sentiment de différence qu’il a en lui ?... Sans doute Bertolucci a-t-il voulu conserver l’ambiguïté et ne pas dire franchement si le conformiste était délié de ses liens ou plus que jamais enfermé dans sa prison – ambiguïté que les dernières images de Trintignant, avec ce regard indéchiffrable qu’il adresse à la caméra, illustrent remarquablement. C'est non seulement un chef d'œuvre, mais c'est un film d'un autre temps, où le cinéma, avec des moyens techniques différents des nôtres, avait de très hautes ambitions politiques et esthétiques : les années 1970.

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