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Pognon de dingue, président de bastringue…

Publié le par Nathan Berghen

  Je m’en veux un peu d’en rajouter une couche, car tout le monde est consterné par ces fuites calculées, ces mises en scènes de plus en plus soigneusement ajustées, auxquelles sont venues s’ajouter, ces derniers jours, les images filmées par un téléphone mobile et montrant le chef de l’État en pleine préparation de son discours aux représentants de la Mutualité française, et la séquence où il parle – pour en déplorer l’inefficacité, comme de bien entendu – du « pognon de dingue » que coûteraient, en France, les prestations sociales.

  Beaucoup de commentateurs ont déjà très justement apprécié la saveur de ce petit épisode, qui en dit long à lui tout seul sur la chute vertigineuse du niveau de la vie politique en France. Le « off » devient le cœur de l’actualité au lieu d’en être la marge. Loin d’être un signal éphémère, il occupe longuement l’écran, il retient toute l’attention des jours durant. Ni le message, ni le médium n’ont plus réellement d’importance déterminante. Plus généralement, on a pu aussi remarquer que Macron continuait Hollande, en ceci que la parole présidentielle ne pouvait plus s’imposer aucun frein ni s’interdire aucun sujet de commentaire. C’était le mot de Hollande : « Un président ne devrait pas dire ça » : eh bien les deux font le pari que si, justement, c’est en parlant tout haut de tout et de rien, sans devoir de réserve, sans pudeur, qu’il occupera le mieux sa fonction. Il ne devrait pas… mais il le fait quand même, c’est plus fort que lui. On a pu noter aussi que l’inspiration de ce président Trump tant honni d’un côté et de l’autre de l’Atlantique n’était peut-être pas si éloignée du logiciel de cette présidence française tellement neuve et inédite que Macron veut incarner. C’est bien, malheureusement pour nous tous, l’ère de la post-vérité qui a commencé.

  On peut également apprécier cet épisode à l’aune de son principal architecte. Car c’est la même conseillère qui a diffusé sur les réseaux sociaux cette séquence que celle qui avait, selon Le Canard Enchaîné, le 30 juin de l’année passé, confirmé le décès de Simone Veil à un journaliste en employant l’élégante formule : « Yes, la meuf est dead. » L’intéressée a démenti, bien sûr, et attribué cette fuite à des concurrents malintentionnés au sein du staff élyséen, sans toutefois les attaquer en diffamation, autant que je sache tout au moins. C’est donc la même jeune femme qui est à l’origine du tweet de la scène filmée avec un méchant téléphone mobile dans laquelle figure la réplique du chef de l’État sur ce « pognon de dingue » que tous ces pauvres et ces assujettis sociaux nous coûtent, soi-disant… Ainsi qu’on l’a déjà plusieurs fois remarqué, si le président lui-même peut être considéré comme un amateur plutôt peu expérimenté en matière politique (depuis les grands dossiers de la politique intérieure jusqu’à la politique internationale), bien qu’il prétende tout le contraire, sa garde rapprochée se compose d’impitoyables professionnels, qui ne laissent rien au hasard. Le bricolage et l’improvisation qui étaient à l’œuvre dans sa campagne électorale d’il y a un an ont assez bien été dissimulés. La stature du président a été depuis soigneusement travaillé par des reportages, des émissions, des interviews, destinés à persuader tout un chacun que nous tenons là un bonhomme qui sait ce qu’il fait et qui a un destin. Parole de spécialistes de communication politique...

  Jusqu’à ce qu’il soient pris à leur propre piège, bien sûr, puisque même pour le meilleur professionnel, lorsqu’une communication privilégie l’annonce sur le fond ou l’impact sur la profondeur, tous les effets secondaires et toutes les résonnances d’un bon mot ne sont pas nécessairement maîtrisables. Ainsi l’autre jour, aux cérémonies de commémoration de l’appel du 18 juin. En quelques secondes, devant la plaisanterie sans malice d’un collégien, notre cerveau de la com’ a laissé transparaître toute l’aigreur méprisante dont il est capable : au lieu de voir avec indulgence une blague potache, il fait la leçon à l’intéressé, et surtout il lui balance des phrases dignes d’un abonné de Valeurs Actuelles, d’un dentiste RPR à la retraite. « Trouve-toi d’abord un travail, prends-toi en main », dit-il en substance à ce jeune de 15 ans, « et puis tu reviendras faire la révolution ». Le recadrage d’un gamin un peu insolent, supposé conforter la posture du chef dont Macron se soucie tant, devient un révélateur des préjugés de cette bourgeoisie bien-pensante de province dont il est le pur produit. Et c’est ainsi qu’avec cet emploi calculé d’une formule un peu vulgaire, « un pognon de dingue », toute la partie un peu éclairée de la société française s’est réjouie en découvrant que ces réparties tellement bien calculées pour édifier la masse supposément ignorante – ignorante mais qui est supposée toujours se placer du côté du rieur – rappelaient les accents inimitables de l’agent OSS 117 incarné par Jean Dujardin. Au point que certains youtubeurs se sont empressé de dénicher des répliques cultes d’Hubert Bonisseur de la Bath et de les remplacer par certaines des formules présidentielles où les plus gros clichés sont reconduits et assénés avec un aplomb incroyable, au point de n’en plus apercevoir la stupidité.

  Tout cela, comme je l’avais déjà analysé dans En Marche arrière, figurait en quelque sorte au programme du macronisme, depuis cette fameuse photographie officielle où il affichait cet air content de lui, les fesses posées sur le coin du bureau comme pour dire au bon peuple : « – J’y suis, j’y reste » : des paroles, comme on le sait peut-être, prêtées au maréchal Patrice de Mac-Mahon, qui fut l’« inventeur » malgré lui du septennat, i.e. longtemps la durée du référence du mandat présidentiel français. N'aurait-il pas pu tenter de poser vêtu d'un polo Lacoste et tenant négligemment une raquette de tennis ? Ou accompagné de son chien ? À coup sûr, cela aurait dépoussiéré l'institution présidentielle, cela aurait fait causer. Pour rien, sans doute. Mais le but n'est-il pas que l'on cause, justement ?

  Nul doute qu’une des forces du jeune chef de l’État soit de pouvoir sans cesse surprendre son monde et de n’être soumis à aucun des tabous que pourrait lui imposer le fait d’être le représentant d’un parti doté d’une histoire et d’une doctrine clairement structurées. Il ne représente que lui-même et le grand capitalisme high tech français dont il est un peu à la fois le trotteur et le jockey. Ici, tel jour, il sera donc sur des positions que ne renierait pas un lecteur du Figaro, et là, le lendemain, il fera un clin d’œil malicieux au « d’jeune » qui écoute en boucle de la musique et qui consomme vidéo sur vidéo au gré des buzz successifs de la semaine. Certains ont déjà commencé à apercevoir que sur certains terrains, il serait sans doute assez en peine de satisfaire tout le monde, par exemple sur l’affaire de la PMA pour tous et toutes. Mais plus fondamentalement, cette volonté d’être sans cesse là où on ne l’attend pas finira par faire auprès du public exactement le même effet que des pétards mouillés un soir de feu d’artifice de 14 juillet. Dans la société du spectacle plus que jamais triomphante, on s’use toujours plus vite qu’on ne l’a imaginé. C’est ce que nous nous disons tout bas à chaque nouveau « bon mot » du président : pourvu que cela ne dure pas trop longtemps !

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