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Chez nous ? Pas vraiment. Chez eux ? Pas non plus…

Publié le par Nathan Berghen

 

 

 

 

S. ayant annulé le dîner que nous devions faire au restaurant japonais de la rue des Veaux, nous optons É et moi pour une séance de cinéma, et nous nous retrouvons dans l’une des petites salles de la ville pour voir Chez Nous, un film que Lucas Belvaux a consacré à la montée d’un parti d’extrême droite, dénommé le Bloc démocratique, et dirigé par une femme, baptisée Agnès Dorgelle… Cela ne vous rappelle personne ? Et même ce patronyme bizarre… N'est-ce pas la contraction des noms d'Henri Dorgères (l'homme des Chemises Vertes, le fascisme paysan des années trente) et de Léon Degrelle (l'homme du rexisme belge) ? Que nenni ! Attention, toute ressemblance avec une personne existant ou ayant existé serait fortuite et non avenue ! En réalité, ce n’est même pas le cas – aucune mention de ce type n’apparaît au générique, et pour cause : la réalisation du film s’est revendiquée comme un acte politique, comme une manière d’alerter sur les dangers que représente la contagion de ces idées de notre extrême droite d'aujourd'hui.

 

On peut se demander s’il était judicieux de faire le choix de coller au plus près à la réalité du FN, de son leadership, de ses méthodes de recrutement de personnalités politiquement peu marquées mais influentes, et enfin de son ancrage dans ces régions économiquement en difficulté du nord et du nord-est de la Seine. Après visionnage, on hésite à se prononcer là-dessus. La plupart des chefs-d’œuvre qui ont sérieusement bousculé les fascismes et tourné en dérision leur credo ont procédé par parabole, que ce soit Chaplin et son Dictateur, au cinéma, ou bien Ionesco dans Rhinocéros et Brecht dans Arturo Ui, au théâtre. De fait, ici, c’est plus qu’une simple analogie, c’est réellement le pari d’un parallèle, souvent assez lourd. Ainsi Catherine Jacob, l’actrice qui incarne la fille héritière du grand chef (suivez mon regard !), se montre-t-elle très convaincante – mais dans l’imitation de son modèle : elle semble avoir même étudié de près les mouvements et la gestuelle de l’intéressée sur la scène de ses meetings ! De même, était-ce judicieux de situer l’action dans une ville moyenne rappelant fortement Hénin-Beaumont, et le pari n’aurait-il pas été plus fructueux si on avait choisi la France des beaux quartiers, ou la France du rural profond ? On ne le saura jamais…

 

Le film de Lucas Belvaux fait en quelque sorte le service minimum en donnant au spectateur l’inévitable tableau du Nord-PdC et de sa désespérance sociale, et ce qui est plus gênant à mon sens, en ayant recours à l’inévitable actrice chargée d’incarner la Française « moyenne » : Émilie Dequenne… Je l’avoue, je ne l’aime guère, précisément parce qu’elle a toujours été abonnée à ce type de rôle de fille ni jolie ni pas jolie, ni très brillante ni très sotte, ni trop borderline ni complètement plan-plan… L’argument du film est que cette infirmière à domicile, parce qu’elle est réseautée, bien implantée, appréciée d’une large clientèle peut faire une bonne pêche pour le parti d’extrême droite qui cherche quelqu’un pour le représenter aux élections. Quelqu’un de pas trop marqué, bien entendu, sans passé politique, qui permette de tromper la méfiance de l’électorat. Sur ce point, il n’est pas démontré que Belvaux et Jérôme Leroy, son scénariste, aient nécessairement vu juste, tant les profils sont divers dans le personnel politique et militant du FN de 2017. On se demande un peu pourquoi le notable traditionnel (interprété par André Dussolier, lui aussi hélas un peu trop attendu dans ce rôle), médecin de son état, et acquis au Bloc démocratique depuis bien longtemps – puisqu’on fait comprendre que son affiliation remonte à la défense de l’Algérie française, ce qui ne nous rajeunit guère – ne ferait pas lui-même un candidat très valable. Ce que le film suggère aussi (et qui ne me semble pas démontré par ce que l’on sait de la sociologie du militantisme FN), c’est que les vieux démons sont toujours là, et que quel que soit le souci de respectabilité, on est toujours aux confins des groupes paramilitaires avec leurs discours haineux et leurs méthodes brutales, qui ne demandent qu’à investir le terrain mais à qui on demande, par stratégie, de se faire discrets.

 

Au fond, disons-le franchement, et avec un peu de regret, on n’y croit pas vraiment à cette jeune femme, dotée d’un robuste bon sens et d’une grosse empathie, qui se laisse entraîner vers l’extrême droite jusqu’à piétiner l’engagement communiste passé de ses parents. Dussolier, en respectable médecin de province qui est en fait un nostalgique de choc de l’identité française (et de ses jeunes années avec les paras), n’est pas tellement plus convaincant que Dequenne en infirmière s’énamourant d’un militant néo-nazi avec lequel elle était sortie à l’âge de seize ans, avant qu’il ne dérive vers ces idées extrémistes. On n’y croit pas, parce que la volonté didactique et le manichéisme sont trop palpables, mais avec un peu de regret, car par instants, le film offre des scènes justes : ainsi ces échanges entre amis et voisins, autour d’un bon dîner et d’une bouteille de rouge, sous la véranda, où tout d’un coup on voit poindre, exactement, la banalisation du racisme et de la stigmatisation de certaines catégories. On ressort un peu déçu, avec le sentiment d'avoir vu un film guidé par des bonnes intentions mais qui en est malheureusement pour lui resté prisonnier…

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