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Summertime façon David Lean

Publié le par Nathan Berghen

 

Dès l’époque du plan Marshall, le gouvernement des États-Unis encouragea la petite et moyenne bourgeoisie à fréquenter massivement une Europe dont le pays s’était désormais institué en protecteur, rompant avec le vieil isolationnisme. C'est l'aube du tourisme de masse que l'on peut voir dans ce film sorti en 1955, Summertime, que l'on connaît en français sous le nom de Vacances à Venise. L'aube seulement, les prémisses même peut-être : ce sont moins des jeunes gens fauchés qui débarquent à la gare Santa-Lucia et montent dans les vaporetti pour se diriger vers leur improbable location airbnb que des gens d'âge mûr, qui viennent chercher, seuls ou en couple, la récompense d'une vie de travail. Il y a bien quelques jeunes flambeurs et un couple d'artistes (ou soi-disant tels), mais la masse est constituée de couples de retraités ! En tout cas, cela modifiait la relation entre les deux cultures : en se plaçant dans une position de supériorité face à une l’Italie longtemps considérée par eux comme un point d’orgue de la haute culture, et comme une référence majeure d’un certain art de vivre, les États-Unis ne faisaient sans doute qu’enregistrer le fait que cette Italie, eh bien ils l’avaient relevée de ses ruines – après l'avoir affrontée militairement, suite au débarquement de 1943, et occupée de longues années durant. Sans doute même s’étaient-ils fixé comme un devoir de la sauver des totalitarismes guerriers qui l’avaient entraînée au bord du gouffre dans la décennie précédente…

En cherchant à camper le personnage de l’Américain transplanté en Italie, le cinéma hollywoodien a témoigné, me semble-t-il, d’une sorte d'écartèlement entre les aspirations d’une société italienne d'après-guerre où modernisation et progrès rimaient souvent avec américanisation, et les attentes des visiteurs venus des États-Unis pour découvrir le bel paese de leurs rêves. En 1953 déjà, la Paramount avait fait incarner à Gregory Peck un personnage de séduisant journaliste débarqué des USA et fixé dans la Ville Éternelle. Un vrai tough guy, d’esprit indépendant et frondeur, avec une nuance d'autodérision cependant, bref tout pour plaire… au point de faire perdre la tête à une jeune princesse passant par là. Vous avez reconnu ces Vacances romaines où Audrey Hepburn enchanta le public – la scène de la course en vespa à travers les rues et les monuments de Rome est restée célèbre. Elle est une manière de dire, pourtant, que l’ancienne cité des papes devenue la capitale de l’Italie n'était qu'un décor immuable de vieilles pierres et de ne mettre en scène aucun personnage italien sinon dans des fonctions subalternes, celles de la femme de ménage, de la camériste, du concierge…

Et comme c'est curieux ! Là où le cinéma transalpin de la même époque montrait volontiers l’Américaine comme une femme dangereuse, un peu trop éveillée au niveau des sens, Hollywood ne craignait pas de suggérer que tout au contraire, c'était l’Italie qui était susceptible de fonctionner comme une terre d’éveil et de tentation… y compris même pour les citoyennes d’outre-Atlantique venues innocemment y poser les pieds. En 1955, ainsi, la United Artists confia à David Lean, un Anglais, la réalisation de ce film, Vacances à Venise, le point de départ était une œuvre assez légère écrite par Arthur Laurents pour Broadway. L'idée de base de l'adaptation à l'écran ? Une Américaine un peu crispée (voire très coincée), incarnée par Katharine Hepburn dans le même esprit que le personnage qu’elle avait joué dans African Queen, quelques années plus tôt, va se déniaiser dans les bras d’un antiquaire vénitien, après l'avoir tenu à distance et s'être méfié de cette liberté de mœurs et de morale qu'il incarnait. 

Un soir de janvier, É. et moi nous nous sommes donc décidés avec un peu d'appréhension à regarder le dvd de Vacances à Venise de David Lean. Hélas, c'est le côté "tarte" qui est resté… L'œuvre frappe surtout en effet le spectateur d'aujourd'hui par le vide presque complet du scénario, qui n’a rien à proposer en matière de péripéties et de rebondissements et qui fait le strict minimum en matière de personnages secondaires. Par instants, on se demande si le technicolor criard qu'utilise le réalisateur n'était pas un peu too much, même pour les besoins de la promotion touristique de l'Italie de l'époque. Quant aux dialogues, il font parfois sourire, comme cette scène où le bellâtre italien dit à l’Américaine qu’elle est comme une enfant qui ne se contente pas d’un plat de raviolis et qui prétend qu’il voulait en réalité un beefsteak. La solitude, les réticences, les hésitations de cette quadragénaire américaine, secrétaire de son état dans la belle ville d’Akron, Ohio, n’intéressent pas, au fond, et les mimiques de Katharine Hepburn, qui paraît décidément un peu trop âgée pour le rôle, ont terriblement vieilli. Cela ne va pas vraiment mieux du côté masculin. Car l'incarnation du beau mâle italien par Rossano Brazzi, considéré à l'époque par les studios et par le public comme le specimen le plus parfait disponible pour le grand écran, est également très désuète. Quant à la morale de l'histoire… L'héroïne, enfin libérée, n’en rentre pas moins seule aux États-Unis à la fin du film : manière de suggérer que si le séjour italien demeure le levier d’une possible réconciliation avec soi-même, la distance entre les modes de vie et les valeurs, de chaque côté de l’Atlantique, ne risque pas si facilement être abolie.

Il faut pourtant croire que le public de 1955, nos grands-parents autrement dit, voyaient cela comme un grand film romantique. Et peut-être même qu'ils jugeaient que la scène où elle s’abandonne à son antiquaire vénitien, où le vent fait battre un rideau tandis qu’au dehors, le ciel s’illumine d’un feu d’artifice, était extrêmement audacieuse ! Autre temps, autres mœurs… C'est vraiment le cinéma d'antan ! Comparé à ce que faisait Antonioni à la même époque, par exemple avec Le Amiche, son adaptation de "Entre femmes seules", la nouvelle de Pavese, qui est exactement de la même année, il est bien certain que le film de Lean ne pèse pas lourd…

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