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Pot-Bouille : Cochon et Compagnie !

Publié le par Nathan Berghen

 

Pour des gens comme ma mère, arrivés à l’âge adulte à la fin des années 1950, il n’y avait sans doute pas de cinéma plus élaboré et plus subtil que ces adaptations cinématographiques de grands romans et nouvelles du XIXe siècle. Duvivier, Autant-Lara, Renoir et quelques autres s’y étaient illustrés, les dernier nommé en particulier avec des remarquables versions d’Une partie de Campagne de Maupassant et de La Bête humaine de Zola. Je me permettrai d’y revenir plus tard, car je me souviens d’une émotion poignante à l’occasion du visionnage récent de ces derniers films. Nous regardions donc Pot-Bouille ce jour de novembre, avec Gérard Philipe et Danielle Darrieux. É. m’accordait exceptionnellement ces deux heures d’un dimanche après-midi et acceptait de lâcher son travail. J'étais bien heureux de cette fenêtre d'opportunité. Elle n’aime guère l’acteur mais elle convint ce jour-là que l’adaptation n’était pas mauvaise. Ce fut également mon avis, et je trouvai même qu’elle disait des choses, sans en avoir l’air, sur la construction du roman, une construction qui est vraiment tout à fait particulière, tout à fait à part dans la production du cycle des Rougon-Macquart.

 

Il n’existe pas une très abondante bibliographie sur la transposition de Zola au cinéma, et c’est dommage. Ce film-là a été réalisé par Julien Duvivier dans un élégant noir et blanc et distribué en 1957. Assez rapidement, on s’aperçoit qu'il possède un côté un peu théâtral, du fait qu’il n’y a presque que des intérieurs : mais c’est justement quelque chose qui éclaire le fonctionnement du récit zolien, où les scènes se succèdent, avec quasiment unité de lieu diversifiée par une habile succession de changement d’appartements ou d’étages censés accueillir les scènes ou les dialogues. C’est  réellement le programme du film comme c’est, à la base, celui du roman, dont la scène introductive (lorsque Mouret arrive avec ses malles, débarqué de sa Provence) est une sorte de visite guidée des lieux, menée par un architecte, autrement dit quelqu’un doté de pouvoirs démiurgiques. Et par exemple, la scène où la maîtresse du conseiller-maître a plaqué son « protecteur », déménagé tous les meubles et laissé vide l’appartement où il la faisait vivre en femme entretenue, lorsque l’on voit comment les personnages se retrouvent posés dedans et s’y morfondent, est excellemment rendue par Duvivier. Par ricochet, en quelque sorte, elle fait ressortir qu’il y a là une des clés du roman, ce décor vide explicitant à sa manière la construction de tous les autres décors, avec les gradations des signaux du luxe bourgeois et pour chacun, le « système des objets » supposé fournir leur caractérisation. Peut-être à cause des costumes, qui ont parfois l'air sortis de la naphtaline des armoires de la Comédie-Française, le film tire un peu aussi du côté du vaudeville et ce faisant, indiscutablement, il perd quelque chose de la noirceur du roman. Mais on peut se demander si ce n'est pas aussi quelque chose qui suggère qu’il y avait peut-être une faiblesse constitutive dans le projet-même du livre (qui n’est pas souvent placé au même niveau que les plus grands fleurons de l’œuvre de Zola). É. me rappelle par ailleurs que Duvivier était un type politiquement douteux, et que sa sensibilité anti-bourgeoise, bien évidente ici, n'allait pas sans ambiguïté. Il est vrai qu'il n'atteint pas, avec Pot-Bouille, le meilleur de son inspiration de réalisateur, les années trente étant déjà loin et la guerre ayant laissé une marque sans doute indélébile. Il livre néanmoins un film qui témoigne d'une vive intelligence de mise en scène et de direction d'acteurs.

 

Danielle  Darrieux vit toujours et va fêter bientôt ses cent ans, comme la grand-mère d’É.– elle est morte finalement fin 2017, après que j’ai écrit ces lignes. C’est une belle actrice, fine et élégante, qui avait un jeu modeste, économe de ses effets, mais très convaincant : en tout cas très convaincant dans un rôle pareil. Elle est en effet une très belle incarnation de Mme Hédouin, très juste dans cette manière s’identifier à des devoirs, de comprimer ses émotions, jusqu’au moment où cela n’est plus possible et où elle les laisse éclater, un bref instant, et se décide à se lier au jeune commis. C’est d’autant plus poignant ici que le spectateur et le lecteur savent, s’ils pensent un bref instant à Au Bonnheur des Dames, que la destinée de cette femme est seulement de servir de marche-pied à Mouret, et que la mort l’ayant emportée, la suite de l’histoire des passions tournant autour de la possession de ce magasin de mode s’écrira bientôt sans elle. Quant à Gérard Philipe, il n’était peut-être pas de la stature des grands acteurs américains des années 1950, je l’admets volontiers, et il reste toujours en lui quelque chose de l’acteur de théâtre « qualité française », loin de l'Actor's Studio. Mais s’il n’aurait pas pu jouer dans Sur les Quais ou dans La Fureur de Vivre, il avait bien son génie de l’incarnation à lui. Dans Pot-Bouille, il s’impose avec une très grande aisance tant il semble posséder exactement ce qui fait la veulerie d’Octave Mouret : le fait que cet homme comprend les ressorts secrets des femmes parce qu’il est femme lui-même. Le véritable culte que lui a voué le public de ces générations était donc selon moi bien justifié. À noter que dans le film apparaît aussi, dans le rôle de la Pichon, la petite voisine de pallier d’Octave Mouret, une certaine Anouk Aimée, qui est sublimement belle. Tout juste un an après, elle tournait Lola avec Demy – cela me fait penser à la très jolie affiche du film, que j’ai déménagée en Bretagne en 2010 et qui ne semble pas prête d’en revenir...

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