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Perlemuter, toujours présent

Publié le par Nathan Berghen

 

Ce matin, alors que je suis seul à la maison et que je travaille à mon journal, j’écoute le Gaspard de la Nuit et la Sonatine, qui me font toujours penser à ce moment miraculeux où nous avions entendu ces morceaux interprétés par Vlado Perlemuter, le dernier pianiste vivant à avoir travaillé avec Ravel. Quand était-ce ? Sans doute il y a un peu plus de vingt-cinq ans de cela, vers 1990. Nous étions bien jeunes alors parmi le public assez collet-monté de la salle Pleyel, et je ne me souviens plus de quelle manière je m’étais procuré les places de ce concert assez couru du label Piano****, une maison de production d’événements musicaux qui existe encore, je crois. Dans ces années-là, c’étaient les dernières apparitions publiques de Claudio Arrau, l’Argentin, qui était considéré comme un des princes du piano dans Debussy, dans Liszt, dans Beethoven. Mais quand il s’agissait de jouer Ravel, on rappelait toujours la primauté de Perlemuter, à la fois parce qu’il avait directement recueilli l’enseignement du maître, et qu’il connaissait mieux que tout autre ses intentions, et puis parce qu’il avait cette sonorité magique, colorée et maîtrisée en même temps, que nul n’égalait. On pouvait en profiter avec les disques qu’il avait enregistrés pour cette petite maison anglaise, Nimbus Records,dont je reproduis ici une des couvertures des cd de l'époque (j'ignore s'ils sont toujours disponibles). C’était beaucoup plus exceptionnel de l’entendre au concert, car il n’en donnait plus guère qu’un ou deux par an.

 

J’étais placé trop loin pour voir vraiment son visage mais je me souviens parfaitement de cette silhouette voutée et fragile, qui salua très rapidement et passa sur son tabouret, sans prendre le temps de le régler, et qui entama la Sonatine. Alors même que sans doute, ses doigts n’étaient plus tout à fait en possession de leurs moyens techniques d’autrefois, il y avait bien dans le son de ce piano quelque chose de jamais entendu nulle part, une couleur enchanteresse. C’est à ce point magnifique qu’on sentait toute la salle recueillie, retenant son souffle de peur de le troubler. J’entends toujours les premiers accords, et de même j’entends toujours la grêle de notes qui ouvre l’« Ondine », dans le Gaspard de la Nuit, qu’il joua en seconde partie du concert. Là aussi, une des œuvres techniquement les plus exigeantes de tout le répertoire dans laquelle l’interprète, même diminué par le grand âge, fut étincelant*. Je me souviens absolument plus, en revanche, du reste des pièces qui composaient le programme, sans doute parce que comme beaucoup, j’étais venu avant toute chose pour entendre celles de Ravel, mais je garde exactement en mémoire une formidable ovation, des applaudissements de près d’une dizaine de minutes qui embrasèrent la salle de concert. Et ce petit homme menu et tremblant, qui regardait le bout de ses chaussures en saluant, très modestement… Perlemuter a fait ses adieux à la scène en 1993 et a vécu jusqu’en 2002, âgé de 98 ans.   

 

* On peut écouter cette version par exemple :

https://www.youtube.com/watch?v=UjfJ8H0guO4

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