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Mystère d'interprètes : Della Casa et Bergonzi

Publié le par Nathan Berghen

 

 

C’est bien difficile d’expliquer pourquoi nous ressentons cette émotion à évoquer le souvenir des grands interprètes, surtout et y compris ceux que nous n’avons pas connus. Pour certains, il ne faut pas chercher le point de référence de la vie musicale ailleurs que dans l’enchantement que faisait régner la troupe de l’Opéra de Vienne dans les années 1940 et 1950, où tant de brillants chanteurs enchaînaient l’Ariane à Naxos de Richard Strauss avec les plus légers des opéras de Mozart, et passaient avec la même aisance de la fraîcheur du Freischütz de Weber aux opérettes de Lehar. Personnellement, bien que j’admire les artistes, j’avoue que je suis toujours un peu mal à l’aise en pensant aux années de guerre et aux conversations qui, sans doute, se tenaient au buffet, pendant l’entracte, ou aux mains que devaient serrer ces chanteurs, à l’occasion, lorsque des « personnalités » les félicitaient dans leur loge.

 

Pour l’amateur d’opéra italien, ce sont les années 1950 et 1960 qui constituent une espèce d’âge d’or. Bien que beaucoup des interprètes de cette génération aient suivi leur formation pendant le fascisme mussolinien et fait leurs débuts vers 1940-1941, plus tôt parfois, on ne les assimile pas à cette période noire de l’histoire de l’Italie, ou presque jamais. Tant mieux pour l’auditeur. La carrière de cette génération d’interprètes a pris fin souvent dans les années 1970, alors qu’ils étaient déjà déclinants. Aucune chance donc qu’il les ait vus en scène : ce n’est pas sa nostalgie à lui qui a revêtu d’une espèce d’aura mystérieuse cette suite de grands noms, Gianni Raimondi, Cesare Ciepi, Tebaldi, Della Casa, Corelli, Bergonzi… C’est celle des critiques musicaux, peut-être, toujours prompts à chercher un point de référence indépassé sur lequel s'adosser, et plus fondamentalement, sans doute, celle des générations antérieures de spectateurs dont les applaudissements font résonner les disques d’enregistrements publics que ce même auditeur a dans sa discothèque.

 

Ainsi, dans les recherches d’images et d’anecdotes sur les grands interprètes lyriques, qui me saisissent régulièrement, je l'avoue, et me gardent captivé plusieurs heures durant ou davantage, j’apprends que Carlo Bergonzi est mort en 2014, à plus de 90 ans, et je lis quelques articles parus à l’époque en guise de nécrologie, tout en visionnant des interviews de lui, où il se montre séduisant, hâbleur, très italien. On le décrit comme un « patron », économe de ses effets, mais toujours impérial de sûreté dans toutes ses performances vocales – c’est bien ainsi que je le voyais moi-même, moi qui ne suis qu’un amateur lambda, et c’est ce qui me retient précisément chez lui. On en veut pour preuve parmi d’autres exemples le célèbre si bémol pianissimo sur lequel s’achève l’air « Celeste Aida », où tout se passe un peu comme comme si l’œuvre et les indications de Verdi paraissaient avoir été écrites pour être rendues par des chanteurs tels que lui. J’en ai effet un magnifique enregistrement public qui témoigne de sa maîtrise sur cet air très difficile, où il faut tenir la note finale interminablement, presque suspendue. Il y est réuni à Leontyne Price dans le rôle-titre et dirigé par Georg Solti, au Metropolitan Opera de New York en 1964. Le public, que l’on entend respirer et applaudir à tout rompre, est excité par sa performance comme il le serait dans une salle italienne, ou presque (on peut parier d'ailleurs que beaucoup d'Italo-Américains étaient dans la salle ce soir-là). J’apprends aussi que Bergonzi avait enregistré des duos avec Fischer-Dieskau, à qui il a souvent été comparé mutatis mutandis – un ténor pour un baryton.

 

Et en écoutant les entretiens radiodiffusés où il évoque sa carrière (il n’est pas facile à suivre en italien, tant il parle vite et, pour le coup, avec quelques effets de manche), je repense à une autre de mes petites enquêtes consacrée à Lisa della Casa, et à tout ce que j’avais appris sur elle. Cette très belle et très brillante soprano suisse est morte elle aussi il y a peu, en 2013, à l’âge de 92 ans. Dans sa villa des bords du lac de Constance, sur la rive suisse, elle veillait sur sa fille, qui avait été frappée très jeune par une attaque cérébrale et dont la santé était restée précaire. Fille qu’elle avait eue d’un second mariage avec un journaliste yougoslave, un peu de style play-boy, mais avec qui elle avait vieilli tranquillement. Chose rare, Lisa della Casa avait été à la fois attachée aux grands moments de l’Opéra de Vienne et au répertoire italien du romantisme et du bel canto. Et à lire les témoignages et hommages parus au moment de sa disparition, on découvrait ce qui est peut-être le secret de cette affinité que nous avons avec ces artistes-là, une partie d’entre eux (et d’entre nous) tout au moins : la modestie de leurs goûts et de leurs ambitions. Car ce ne sont pas, la plupart du temps, des capricieuses divas imbues de leur personne, ni même des très fortes personnalités. Simplement des gens possédant des dons exceptionnels, les préservant par un travail acharné de tous les instants, loin de toute complaisance, et les mettant au service de leur musique. Pour notre plus grande chance. Ainsi, un peu comme Bergonzi, un peu aussi comme Schwartzkopf, et à l’exact opposé de Fischer-Dieskau, Lisa della Casa était un esprit parfaitement quelconque, sans aucune prétention intellectuelle. La beauté sereine de son visage et de sa voix disait tout, en elle-même, de son approche simple et franche de l’existence.

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