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Marées populaires, marais néo-libéral et solutions autoritaires

Publié le par Nathan Berghen

 

 

Parmi les enseignements intéressants du printemps 2017, où les sondages ont d’abord classé Mélenchon stagnant autour de 10% et Hamon, le candidat du PS, flirtant avec les 15%, puis qui ont montré Méluche et Hamon végétant à 11 et 13%, au coude à coude, avant le décrochage final qui a conduit le tribun de la France Insoumise à approcher les 20%, tandis que l’audience d’Hamon s’effondrait (il a terminé à un peu plus de 6%), je retiens plus ou moins, celui-ci : qu’il ne reste plus rien de substantiel, en France, de la véritable gauche humaniste. Elle a été phagocytée par un courant où l’extrême gauche domine : le matelas de voix sur lequel repose le mélenchonisme est en effet fondamentalement le même que celui qui avait permis, dans les années 2000 aux candidatures trotskystes additionnées de dépasser les 10% des voix aux présidentielles, ce qui est proprement extraordinaire et hors de toute proportion avec l’influence réelle de ces courants ; et il ne faut pas oublier que malgré ses rapports difficiles avec le PCF, le tribun Mélenchon a longtemps dépendu du la logistique et des réseaux du Parti, qui ne parvenait plus (pour des raisons que je n’approfondis pas ici) et ne parvient toujours pas à peser pour lui-même au niveau national et à s’incarner dans une personnalité charismatique. La véritable gauche humaniste, celle de Blum, de Mendès, de Joxe, de Fabius, se fait discrète, puisqu’elle est dite « en reconstruction », après avoir quasiment atteint l’état de coma dépassé. Alors en comptant large et fédérateur, on dira que l’ensemble des forces de gauche et d’extrême gauche pèse désormais, depuis 2017, un quart de l’électorat. Marée populaire ? C’est à voir…

Le reste, on le sait depuis la victoire complètement improbable de Macron l’année passée, est un extraordinaire marécage : d’emblée, pour qualifier les supporteurs du nouveau chef de l’État et les troupes fraîches qui ont constitué les Marcheurs, Libération a parlé tout à fait à juste titre d’une « auberge espagnole », d’une « famille recomposée » où l'on voyait défiler toute sorte de demandeurs d’asile et d’électrons libres, passés par toutes les allégeances, et plus ou moins démonétisés : les Kouchner, Attali, Braouezec, Hue, Borloo (liste non exhaustive)... Individuellement, bien sûr, ces braves gens ne pèsent rien. Est-ce que mis tous ensemble, enfermés dans la même pièce, ils se trouveraient réellement une caractéristique commune si ce n’est une appétence à participer à la répartition des dépouilles qui suit la conquête du pouvoir ?… On n'est pas obligé de le penser. Il n’y a en tout cas rien là qui ressemble à la gauche. Ce n’est qu’une méchante caricature de social-libéralisme, au service de l’Europe des grands intérêts (j’allais écrire : « du capital »), et il n’est que justice que les centristes libéraux, radicaux valoisiens ou démocrates-chrétiens fassent partie de plain pied, presque sans exception, de cette communauté. Pour moi, ainsi que je l’ai expliqué dans mon dialogue imaginaire, En Marche arrière, paru récemment*, il y a là l’éternelle déclinaison des modérés, des « juste milieu », sûre de sa force et pétrie de bonne conscience, qui regardent avec un peu de condescendance les défenseurs d’une alternative, et les qualifient d’irréalistes, de radicalisés, de rêveurs, d’excités… 

Ils pèsent, disons, un gros tiers de l’électorat, tandis que la droite républicaine « traditionnelle » apparaît de plus en plus repliée sur les « valeurs » à protéger et sur les thérapies de choc à infliger au corps social, ou indifféremment à l’économie, à l’éducation... Mais sans pour autant être capable de les faire sérieusement appliquer, car ces projets de changement de paradigme, de rupture radicale, de refonte générale, depuis combien de dizaines d’années les tenants de cette droite nous en rebattent-ils les oreilles ? Et c’est bien évidemment pour cela que, depuis les milieux d’affaires jusqu’au monde des classes moyennes « installées » et satisfaites de leur standing, on regarde à présent avec intérêt l’expérience macronienne, qui précipite ces changements sans fausse pudeur et sans grand scrupule. Fillon, le fils de notaire de la Sarthe, le père de famille catholique de province, était un ex-séguiniste (c’est-à-dire gaulliste « social ») mais reconverti en partisan d’un remède de cheval (un remède libéral, bien sûr), indispensable pour remettre notre logiciel en état de marche. Cela faisait évidemment le candidat emblématique d’une certaine fraction de notre société. Après la retraite forcée qu'il a prise, c'est à Wauquiez qu'il revient d'incarner désormais la continuité du néo-gaullisme. L'un n'est pas une copie de l'autre, mais ne croyez pas qu'il soit si différent – c’est juste qu’il prend moins la peine de dissimuler arrivisme et brutalité.

Il faut de toute façon revenir aux événements de l’année dernière pour comprendre ce qui se joue dans ces recompositions de forces. C’est au fond parce que cette droite traditionnelle se réduit, peu à peu, au fil du temps, à son noyau dur, que c’est Fillon et non un autre qui avait été plébiscité à la primaire. Il n’a pas manqué d’initiateurs, façon Debré, ou façon de Villiers, ou même Boutin, auxquels on pourrait identifier son inspiration, mais tous étaient des francs-tireurs, partis en vrille, éloignés de leur famille politique, et finalement marginalisés. Ce néo-gaullisme là pèse-t-il en 2018 un cinquième de l’électorat ? Non, même pas. Va-t-il renaître ? Je ne saurais le dire. Voyez l'ancien RPR, qui tenait tous les leviers du pouvoir dans tous les arrondissements de Paris, il y a 25 ans, aux belles heures de la Chiraquie, comme son influence s'est rapidement délitée. Une première défaite dans le 3e, et puis une autre, et puis la perte de la mairie avec l'affrontement stérile entre Séguin et Tibéri, en 2001, et à la fin une vraie décadence – il est devenu presque inexistant dans certains arrondissements. Dans les mairies de l'ouest parisien, où il a conservé le pouvoir, il s'est sauvé, c'est vrai – mais elles correspondent bien sociologiquement à ce noyau dur dont je parle ici, et puis il s'est sauvé justement parce qu'il a conservé le pouvoir !… Marginalisés politiquement au niveau national, les grands partis battus l'année passée par la vague macroniste peuvent donc rapidement se vider de leur substance, non sans conserver quelques bastions à l'échelle locale ou municipale, cela se conçoit. C'est bien ce qui est arrivé au PCF après tout, en l'espace d'à peine vingt ans, mettons entre le début des années 1970 et le début des années 1990 – mais même s'il ne compte plus guère au niveau national, le Parti est toujours là, grâce à ses mairies et ses conseillers généraux...

Alors on pourrait vivre encore longtemps avec, par exemple, des Républicains LR forts dans le 92 mais très essoufflés au niveau de l'ensemble du pays (et, de même, avec un PS fort dans le Nord Pas-de-Calais et dans quelques villes bretonnes, mais faiblard sur le territoire dans son ensemble). Bref ! J’aurais tendance à penser, quoi qu'il en soit, que cette droite "traditionnelle" ne peut plus espérer compter politiquement qu’en agrégeant ses chiffres à ceux du Front National – mais il est bien entendu que ce faisant, elle signerait son arrêt de mort politique et qu’elle disparaîtrait en tant que telle de la carte. C'est la logique des choses, c'est ce à quoi elle est acculée par l'expansion du macronisme, je ne dis pas que c'est une issue inévitable, mais j'ai des craintes (et confidence pour confidence, les chefs politiques de ce courant en ont aussi, c'est ce que je me suis laissé dire). En faisant donc cette addition, à titre de pure hypothèse, peu importe, cela doit faire un petit tiers des votes. Insuffisant de toute manière pour battre un macronisme polymorphe, qui représente un gros tiers et donc qui, pour juste quelques points d’écart, est en mesure de tout contrôler à son avantage.

Alors permettez que je revienne à cette idée d'un noyau dur dévoué à cette vieille droite. On l’a vu à l’œuvre avec cet électorat âgé et aisé qui était omniprésent lors de la primaire à droite, en novembre 2016, et surtout avec ces troupes fraîches rassemblées au Trocadéro et présentant les apparences d’une grande foule, qui ont sauvé la candidature Fillon l’année passée. Manifestement, le réseau de la Manif pour tous avait été activé et avait conduit des gens par train ou par bus de toute la France : il fallait d'ailleurs qu’ils soient motivés vu les rafales de vent et la pluie qui tombait à verse, ce jour-là (pour lever toute ambiguïté, je précise que je me trouvais moi-même dans un gymnase du 11e où jouait l’équipe de basket de mon fils !). Et puis il y en avait eu aussi qui venaient en voisins, depuis les beaux quartiers, et des images circulèrent même de Goasguen, l’inimitable député du 16e, conduisant ses « paroissiens » en bon ordre. Bon, on le sait bien, ce sauvetage in extremis de la candidature Fillon ne l’a pas préservée de l’affaiblissement et de l’échec, et avant même le verdict du premier tour, nombre de centristes et même de juppéistes s’étaient déjà dirigés, vêtus de lin blanc et de probité candide, vers le futur vainqueur, Macron.

Et ces ralliements eurent pour effet, d’ailleurs, in fine, de conforter les dissidences au sein du PS. Depuis un an, notons-le, plus personne ne semble plus réfléchir sur les logiques de cette espèce de chasse à l’homme qui a finalement ruiné les chances du candidat sorti vainqueur de la primaire à droite. Qui avait intérêt à faire exploser en vol sa candidature et à l’éliminer ? Le zèle de l’institution judiciaire fut bien réel, dès le démarrage de cette affaire – il ne faut tout de même pas s’en laisser conter. À qui cela profitait-il ? À un Hollande qui aurait reporté ses affections sur Macron, après avoir été trahi par son Premier ministre, Valls –et surtout trahi par lui-même pour avoir surestimé ses capacités de manœuvrer ? Qui sait ? Après tout, il y avait chez ce jeune homme propre sur lui mais « sorti du bois » pour aller rafler la mise à l’élection présidentielle (en restant seul en lice au second tour face à l’héritière Le Pen, sans aucun suspense), une nette continuité avec les orientations du quinquennat hollandiste, et même avec son programme électoral de 2012… C’était, sur le papier, un blairisme à la française, en plus modéré encore, et en plus cynique probablement – ainsi qu’on le découvre à présent que l’on peut le voir et le juger dans les actes, et qu’on peut identifier chez lui une tentation autoritaire qui ne déplaît d’ailleurs pas à tout le monde dans le pays –regrettablement, mais c’est indiscutable. Combien de hiérarques PS se rallièrent à Macron, piétinant les résultats de la primaire de leur propre parti, l’année passée ? C’était proprement scandaleux, d’autant que les intéressés ne semblaient éprouver aucune gêne à se désolidariser de leur famille politique. Cela dépassait l’entendement, pour moi tout au moins. Tout cela ne pouvait être fait, en un sens, qu’avec l’assentiment tacite de Hollande, qui se gardait bien, alors, d’attaquer Macron, alors qu’il lui eût été facile de le faire – alors qu’aujourd’hui, il se démarque de lui et se positionne en censeur de son ancien poulain, dans l’espoir de garder quelque chance pour qu’on voie en lui un homme neuf en 2022. Calculs peu glorieux !  

Dans cette situation difficile où se trouve à présent la société française, soumise au vent de réformes macroniennes dont la logique néo-libérale ne prend même plus la peine de se dissimuler derrière de grandes phrases, certains commentateurs « autorisés » font en tout cas assaut de conformisme. Je pense notamment à l’un d’entre eux, 40 ans de chronique politique à la télévision au compteur (et je ne lui ferai même pas l’honneur de citer son nom), qui explique à qui veut l’entendre que la Ve République marche très bien et même qu’elle se trouverait « confortée », mais si, par les événements actuels, les cohabitations, et le surgissement de chefs d’Etat plus médiocres ou plus illégitimes les uns que les autres ! C’est vrai qu’un système où le président a tous les pouvoirs et où en plus il est élu par défaut, sans que les citoyens aient vraiment adhéré à sa personne ou à son projet, c’est un véritable chef-d’œuvre du droit constitutionnel. Foutus chiens de garde de la bourgeoisie ! Il faut vraiment ne pas manquer de cynisme pour écrire cela. Je me souviens aussi d’une chronique du même politologue, au terme de laquelle il soutenait, sans rire, qu’en fait Antoine Pinay, l’Européen, le libéral, c’était quelqu’un qui avait mieux lu l’avenir que Mendès France, supposé être resté un homme du XIXe siècle ! Ah heureusement que personne ne souvient, à quelques jours de distance, de la plupart de ces textes et de ces éditoriaux que publient les journaux !... Non, en réalité, décidément, cette constitution de la Ve, avec ce fameux exécutif bicéphale et cette désignation du chef de l’État par le suffrage universel, est une vraie malédiction : jamais la France ne sera politiquement adulte avec un système tel que celui-là, qui facilite les règlements de compte et les enfantillages, bref qui est une matrice de cette politique spectacle, de ce jeu incessant des « tacles » (ainsi qu’on dit, hélas, aujourd’hui) et des petites phrases dont raffolent les médias.

 

Pourtant, pourtant… le dernier mot n'est pas dit. Voyez l'Italie. La chute de Matteo Renzi (une autre jeune adulte BG et propre sur lui), tué par son propre référendum constitutionnel, a démontré l’an passé que les plus malins ne sont pas toujours ceux qui se croient tels… Et la configuration du nouveau ministère qui se dessine, en ce mois de mai 2018, à Rome, a de quoi faire bien réfléchir tout le monde sur les dangers que fait courir le monopole mental que revendique implicitement le néo-libéralisme… 

 

* Pour plus de détails, voir En marche arrière. Entretiens sur le printemps 2017, Montrouge, éditions du bourg, 2018 (version pour liseuses accessible sur https://www.amazon.fr/dp/B07CYYS5LH )

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