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Marée populaire ou mirage libertaire ?

Publié le par Nathan Berghen

 

 

L’après-midi du samedi 26 mai, je vais me joindre à la « marée populaire », entre gare de l’Est et Bastille. L’atmosphère est sympathique, et la compagnie de tous ces gens réjouissante. Il y a comme pour la « fête à Macron » du 5 mai une certaine inventivité des pancartes et des affiches, surtout ceux que les gens ont confectionnés eux-mêmes, comme sur la photo ci-dessus. Il y a également un fait frappant, qui est la forte présence du mouvement mélenchonien. Il a mobilisé une grosse logistique, distribuant notamment des milliers de pancartes à son effigie, de sorte que vers l’avant comme vers l’arrière du cortège, en dehors de l’espace bien clairement circonscrit par les banderoles de la CGT, on a un peu l’impression d’assister à une marche de revendication bien politisée. Cependant, comme toujours dans ce genre d’occasion, on trouve des représentants de toutes les micro-formations, des gens l’air parfois à demi-illuminé qui vendent ou distribuent d’improbables feuilles de chou au nom de leur groupuscule « Parti ouvrier internationaliste et démocratique », « Parti de la révolution mondiale », etc… Il y a aussi quelque part le parti anti-spéciste, des associations écologistes, des militants alternatifs.

 

Par ailleurs les cheminots sont bien là, rappelant qu’un important mouvement social est en cours, et quêtant pour leur caisse de grève, ainsi que des postiers du 92 – dont pour le coup, à ma grande confusion, je ne connaissais pas la mobilisation, qui dure depuis un mois et demi. Mais il y a aussi les « dispensaires grecs autogérés », qui proposent de faire l’achat solidaire de leur lessive liquide produite dans leur usine (autogérée, forcément) de Thessalonique. Cela me fait penser qu’il avait été question un moment de la présence de Varoufakis, mais je ne sais si elle a été confirmée, annulée, ou démentie. J’envoie des textos à droite et à gauche afin d’essayer de retrouver des connaissances : « – Tu ne serais pas à la marée populaire, par hasard ? ». Je reçois bien peu de réponses – la plus étonnante étant encore celle d’un neveu âgé de 24 ans, quelqu’un qui a priori lit les journaux, mais qui semble ne pas savoir de quoi il s’agit : « – Tudikoi ? La marée… comment ? ». D’autres se défilent : des courses à faire, ou l’entraînement de hand-ball du petit dernier, ou visites loin en banlieue qu’ils n’ont pas pu annuler. D’autres encore passent le week-end en province. Au total ils sont peu nombreux à être venus à ce rassemblement, peut-être 50 000 personnes, assez loin des effectifs qu’il faudrait mettre dans la rue pour faire sentir que l’autorité du gouvernement Philippe peut être submergée, qu'elle est à la merci d’une lame de fond. C’est d’autant plus manifeste que c’est toute la région parisienne qui est là : des délégations de villes de l’Essonne, du Val-de-Marne, de la Seine-Saint-Denis forment des mini-cortèges dans le cortège… 

 

En regardant de plus près, au fur à et mesure que la manifestation chemine et qu’on dépasse République (où un rassemblement de chrétiens évangéliques entonne des gospels exaltés), il me semble aussi que quelque chose cloche. De quel « peuple », en effet, parlait-on, en convoquant ou en décrétant cette marée ? Ici, auprès de moi, si l’on en juge par le dress code en vigueur, pour cette après-midi chaude et ventée, ni tellement de bobos, ni tellement de bourgeois classiques. Mais ne sont-ils pas « le peuple », eux aussi ? Ou l'auraient-ils oublié ? Plus étonnant encore : assez peu de jeunes gens et d’étudiants. Au contraire, dans l’ensemble,  plutôt des personnes d’âge mûr et de condition modeste, des gens pas épargnés par la vie et souvent fatigués. Encore plus dérangeant : très peu de représentants de la « France de la diversité ». On cherche vainement des yeux des gens d’origine antillaise, ou africaine, ou maghrébine. Il n’y en a pour ainsi dire pas dans cette foule, tout à l’opposé du wagon de métro et de la station Château-d'Eau où je me trouvais il y a un moment et du centre commercial où je ferai un saut quelques heures plus tard, à la Vache Noire... Est-ce que cette population n’est pas comme toutes les autres « le peuple » ? Bien sûr que si. Alors pourquoi ne se reconnaît-elle pas lorsqu’on appelle à se rassembler et à déclencher une « marée populaire » contre le cynisme de l’équipe au pouvoir ? Et si ce monde des « quartiers » et des « cités » était effectivement, comme le suggèrent certains travaux de sociologie et certains reportages de presse, le terrain numéro un de l’indifférence citoyenne, celui où la parole politique est le plus démonétisée ? Mais je me raisonne : cette France métissée, appelons-la ainsi, est bien plus diverse et complexe qu’on ne nous le dit habituellement, et il n’y a strictement aucun sens à la ramener à telle ou telle zone d’habitation, surtout ici en région parisienne. Ce n’est qu’un préjugé dont je suis victime malgré moi, bon, soit. Mais il n’empêche qu’elle n’est pas là, boulevard Beaumarchais, alors que nous voyons scintiller le génie de la Bastille au sommet de la colonne de Juillet derrière les arbres... Enfin, dernier motif d’étonnement : cette foule n’est pas spécialement joyeuse ou festive, moins nettement en tout cas que celle qui avait répondu à l’appel provocateur de Ruffin, le 5 mai. Il n’y a pas de slogans, pas de chants, pas vraiment de mot d’ordre qui dirigerait cette masse, qui se complaît finalement dans une protestation muette, non sans malaise pour certains sans doute – j’en ressens un quant à moi.

 

C’est en me faisant ces puissantes réflexions que je me remémore l’article que notre Méluche a donné à Libération et que j’ai lu ce matin même. Non sans ironie, tout cela, puisque l’affaire s’est signée entre le tribun et les journalistes après plus de cinq ans de boycott des colonnes de Libé. À en croire le tribun, les médias ne comprennent pas ce que c’est que « la physique d’un mouvement social » – entendez que seuls les vieux routiers des luttes socio-politiques tels que lui peuvent la saisir. Et de partir dans une vraie casuistique : l’amplification de ces mouvements n’est pas linéaire, il y a des va-et-vient, des temps morts, des creux. Si c’est Méluche qui le dit !… Mais lorsqu’il déclare que dans les universités, alors que les mouvements d’occupation sont complètement découragés, que les sessions d’examens sont terminées un peu partout, sans que les perturbations provoquées aient eu d’effet sensible, eh bien que non, la mobilisation ne faiblit pas, non, « c’est une vue de l’esprit »… : n’est-on pas en droit de se dire que le leader de la France insoumise est dans un véritable déni de réalité ? Et lorsqu’on l’entend répondre aux journalistes de Libé que le pays est « en ébullition » alors que sous ses yeux on a plus ou moins la démonstration du contraire, alors que doit-on penser ? Sans doute, nulle part ailleurs que dans ces courants qui se cristallisent autour de la France insoumise on n’est plus menacé d’erreurs de visée, plus porté à surestimer son influence réelle. Il faut prendre garde, en tout cas, à ce que l’aveuglement idéologique n’entretienne pas l’inappétence, et finalement la désaffection de ces masses que l’on prétend entraîner. Car cela aurait pour conséquence imprévue de faire de l’extrême gauche en version mélenchonienne la meilleure amie de l’actuelle coalition de centres mous qui monopolise le pouvoir.

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