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Les Ombres, un conte familial

Publié le par Nathan Berghen

 

 

 

Le film projeté ce matin de septembre avec un public hélas clairsemé, composé surtout d’étudiants, s’appelle Les Ombres, un conte familial. Encouragé par la Fondation pour la mémoire de la Shoah, il est l’œuvre d’une jeune documentariste, Leïla Férault-Levy, avec laquelle nous avons la chance de déjeuner après la séance, moi et les deux amies qui ont organisé l’événement. La réalisatrice avait consacré un premier film, Bon Papa, à la branche paternelle de sa famille. On y comptait en effet un personnage au passé légèrement trouble pendant l’Occupation : son propre grand-père, donc, un pétainiste sans scrupule, condamné à une peine d’indignité nationale après la guerre, sans avoir été non plus, apparemment, un collaborateur zélé ou fanatique des nazis. Titre à prendre au second degré, donc ! Elle avait tenté, en menant des entretiens avec son propre père, le fils de ce monsieur, et en exploitant la correspondance familiale, de réfléchir sur ces silences d’une génération devant l’autre. Et aussi sur l’impossible relation de ce « bon papa » avec les siens, éloignés d’autant plus de lui que ce fils s’était uni par les liens du mariage à une femme d’ascendance juive – dur à digérer, on s’en doute, pour un vieux bonhomme qui s’était nourri à l’antisémitisme des années trente et quarante !... C’est  à la branche maternelle de sa famille que Leïla Férault-Levy a voulu s’intéresser dans Les Ombres, achevé en 2014, en remontant de sa mère vers sa grand-mère, une juive polonaise rescapée de la Shoah et émigrée ensuite en France.

 

Le tournage a été concomitant avec la dernière période de la vie de cette très vieille dame, qui avait toujours refusé de retourner dans son pays d’origine et qui n’a pas pu voir le film achevé. Elle apparaît dans les premières séquences, diminuée, se mouvant avec peine, mais s’exprimant avec une voix rauque pleine de détermination. De manière assez classique, finalement, cette rescapée n’avait jamais tellement tenu à s’étendre auprès de ses proches sur les épreuves qu’elle avait vécues. Elle avait maintenu sous une chape de silence l’histoire des persécutions qui avaient décimé sa famille et fait d’elle à la fois une survivante et une exilée – double sanction. La mère de la réalisatrice parle avec intelligence et pudeur de cette volonté de la grand-mère de tenir ce passé à la plus grande distance possible. Volonté si constante qu’elle a fini par transformer en un bloc de dureté cette femme que nous voyons à l’écran au soir de sa vie, tremblante, vieillie, un peu confuse par instants.

 

On comprend rapidement que cette grand-mère témoin et victime de la Shoah ne se confiera pas plus pour les besoins du documentaire, sur ses vieux jours, qu’elle ne l’a fait auprès de son entourage au cours de sa vie d’adulte. La mémoire, en quelque sorte, a sauté une génération pour devenir l’affaire des enfants et petits-enfants de cette dame. Et le spectateur comprend dès le deuxième tiers du documentaire, environ, que Les Ombres apportera finalement peu d’éléments sur l’histoire de la Shoah proprement dite, mais beaucoup d’eau au moulin des questions de quête mémorielle et que le film fera comprendre à ceux qui en douteraient encore (ils existent, cela ne fait pas un pli) que celles-ci ne sont pas un vain mot. Le personnage central n’est pas au fond cette grand-mère juive, rescapée du génocide en Pologne, ni même sa fille, la mère de la réalisatrice, née en France quelques années après la tragédie, d’un deuxième mariage. Le personnage central c’est son fils, qui est né en Pologne en 1944, d’un premier époux qui n’a pas survécu à la guerre. Cet homme, qui est donc l’oncle de Leïla Férault-Levy, a été abandonné à sa naissance … tout simplement parce que sa mère et son père n’ont pas trouvé de meilleure solution pour lui sauver la vie. Quelques jours après l’avoir déposé sur le rebord d’une fenêtre du village, ses parents étaient en effet traqués dans les bois environnants où avec quelques autres juifs ils trouvaient encore refuge, et finalement la mère se trouvait arrêtée et le père abattu sur place par les Allemands. Mais ils n’avaient pas choisi la maison où ils laissaient le bébé au hasard. La famille catholique polonaise qui l’habitait venait de perdre cruellement un jeune enfant : elle accueillit donc le nouveau-né et prit soin de lui pendant ses premières années. Après la libération du camp où elle se trouvait déportée, sa mère émigra en France. Après de longues et difficiles démarches, en 1947, elle parvint à récupérer l’enfant, alors âgé de trois ans, auprès de sa famille « nourricière ». Approchée par l’entremise de diverses organisations d’assistance juives, celle-ci reçut une somme d’argent à titre de compensation.

 

Au moment du tournage du documentaire, l’oncle de Leïla Férault-Levy, né en 1944, va donc sur ses soixante-dix ans. Dès sa première apparition il frappe par une sorte d’élégante et secrète retenue qui semble trahir la blessure intime qui le traverse, au point qu’on n’est pas étonné du tout de découvrir qu’il s’est tourné vers la psychanalyse. Bien vite, c’est sa parole sobre et juste qui reprend le fil du récit et qui devient le centre du film. Édouard Rosenblatt, c’est son nom, n’a jamais cessé de revenir à la fois à ce père perdu, tué sous les yeux de sa femme dans la forêt où ils se cachaient, et à cet arrachement qu’on lui a imposé vis-à-vis de sa famille d’adoption polonaise, alors qu’il n’avait rien demandé – double châtiment qui l’a remonté à bloc contre une mère dont il dénonce la rudesse et l’insensibilité, exactement comme le fait sa sœur, la mère de la réalisatrice. On devine que ses années de jeunesse et de formation ont été une phase bien difficile de sa vie – rien de trop précis n’est dit d’ailleurs du rôle du second mari de sa mère, qui passa longtemps pour son véritable géniteur, avant que la vérité lui soit dévoilée.

 

On pressent aussi ce que lui ont coûté ces longues confidences qu’il a faites à sa nièce, dans Les Ombres. N’a-t-il pas même regretté d’en avoir trop dit ? Il a en tout cas demandé l’insertion, dans le générique de fin, d’une phrase par laquelle il se dissocie du contenu de certains des dialogues, sans qu’il soit précisé lesquels. Même les enfants de Rosenblatt, d’ailleurs, qui sont interviewés à leur tour dans les dernières minutes du documentaire, admettent qu’ils connaissent une grande difficulté à se situer dans le monde. Exerçant tous des métiers artistiques, ils semblent suggérer qu’ils relèvent d’une espèce d’errance assumée d’un point à un autre. Mais les moments les plus forts, où le spectateur retient littéralement son souffle, sont ceux dans lesquels Rosenblatt évoque le cénotaphe qu’il a fait ériger, après la fin de la période communiste en Pologne, à l’endroit même où son père avait été tué par les Allemands, dans cette fameuse forêt.

Le corps n’a jamais été retrouvé, mais la pierre tombale, désormais, est bien là. Elle fait signe vers cette absence, vers ce manque, mais elle dit aussi, avec sobriété, que le père d’Édouard, le grand-oncle de Leïla n’est pas oublié. Il y a alors quelques stupéfiantes séquences dans lesquelles apparaissent, au cours de la cérémonie organisée à ce cénotaphe, les descendants de la « famille d’accueil » polonaise de Rosenblatt côte à côte avec les membres de sa propre famille française – tous sont venus sauf sa vieille mère qui n’a jamais voulu, sous aucun prétexte que ce soit, fouler de nouveau le sol polonais. Et une autre séquence encore où, seul à son domicile face à la caméra, il évoque son premier voyage en Pologne, antérieur à 1989. Il explique d’une voix douce que, doté du plus mauvais sens de l’orientation qui soit, incapable de suivre une route, toujours égaré, il a trouvé sans carte, sans aide, tout naturellement, la direction de ce village où tout avait commencé pour lui, d’abord dans l’étable d’une ferme, puis sur un rebord de fenêtre… 

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