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Le temps est assassin. À propos d'Un monde sans pitié

Publié le par Nathan Berghen

 

Ce matin au petit-déjeuner, É. et moi nous avons parlé d’un film dit « d’une génération », mais en réalité assez nettement oublié après avoir été un peu artificiellement porté au pinacle au temps de sa sortie, en 1989 : Un monde sans pitié, d’Éric Rochant. En effet, que de souvenirs autour de ce film ! Le réalisateur n’a signé que deux longs-métrages ces 15 dernières années et il vivote en tournant des épisodes de séries télévisées. En conclura-t-on qu’il n’a pas « tenu les promesses de ses débuts », comme le dit la formule consacrée ? Il ne serait pas le seul à avoir été lancé dans un grand fracas d’enthousiasme, et à être retombé ensuite comme un soufflé : pensons seulement à Beneix ou Carax, pour les réalisateurs, et pour les acteurs à des gens comme Manuel Blanc ou Catherine Wilkening, que j’aimais pourtant bien… La liste en vérité serait très longue. Ici, Hippolyte Girardot, qui semblait par sa nonchalance incarner l’idéal inversé des vibrionnantes années 1980, avait en réalité à l’époque nettement plus que l’âge de son rôle. Plus question pour lui aujourd’hui de tricher, car il a un peu l’apparence d’un vieux bonhomme affligé d’une forte calvitie, contre laquelle il n’a rien tenté ou rien pu faire. Mireille Perrier, la jeune actrice, qui elle aussi avait ému le public d’Un monde sans pitié par sa fragilité, n’a pas complètement disparu des écrans mais n’a plus retrouvé de rôle marquant. Peut-être a-t-elle choisi de son propre gré de se faire discrète, pour se consacrer à une famille, un travail, des études ? On n’en sait trop rien, mais on ne le parierait pas tout de même. C’était aussi ce même film qui a révélé Yvan Attal, qui n’a que quelques scènes et dialogues mais assez mémorables, dans le rôle du copain paresseux et heureux de l’être du héros. Il s’en est beaucoup mieux tiré que les autres, étrangement, mais il a épousé quand même Charlotte Gainsbourg, ce qui n’est peut-être pas sans rapport.

 

Que racontait donc Un monde sans pitié ? À le revisionner aujourd’hui, on se dit que c’est justement ça la difficulté : la matière était maigre et le scénario court. C’était un film portant sur la difficulté de passer à l’âge adulte, au fond – mais la Dolce Vita en est un autre : on se doute que la comparaison ne peut pas tourner à l’avantage du film d’Éric Rochant, qui n'en avait pas d'ailleurs la prétention. Le désœuvrement du héros captait sans doute un certain air du temps, ce qui explique la popularité dont le film a joui au moment de sa sortie : une forme de désabusement, je dirais, d’incrédulité devant la manière dont se refermait la parenthèse des années 68 et dont se réinstallait une forme de dévotion à l’argent, à l’initiative entrepreneuriale et à la réussite sociale. Pour cette raison, Un monde sans pitié était une œuvre sympathique, et malgré une certaine complaisance (pour camper le petit frère, revendeur d’herbe à ses heures dans son lycée, ou le copain glandeur squattant l’appartement), les personnages vivaient ensemble quelques moments justes et attachants : je pense particulièrement au couple formé par Hippo et Nathalie, Girardot et Perrier, bien sûr.

 

Mais surtout, dans le milieu étudiant où je me trouvais alors, en 1989-1990, Un Monde sans Pitié c’était un sujet qui ramenait sans cesse au « cas » Clara Simek : car oui, j’ai bien conscience de révéler ici un scoop, et ce n’est pas si fréquent dans ce blog : plusieurs de mes amis et moi-même nous connaissions cette personne qui était supposée avoir été LE modèle de la jeune femme que joue Mireille Perrier. Comme le personnage du film, elle était normalienne, ce qui nous impressionnait vivement. D’autant plus qu’elle n’avait pas le physique de l’emploi, je veux dire de l’étudiante passant sa vie dans les bibliothèques, mais plutôt celui d’une escort-girl… Je la revois parfaitement : une très belle fille, une longue chevelure brune, au bas du visage un peu lourd peut-être – et aussi aux allures un peu grandes bourgeoises à mon goût (resté sans changement depuis cette époque, c’est assez rare pour être souligné !). On savait qu’avec elle, notre ami Strub avait vécu une longue liaison torride – du moins le laissait-il entendre complaisamment, mais on ne demandait qu’à le croire – et aussi qu’elle avait été l’objet exclusif de la passion de Dupaty qui avait respecté pour elle une sorte de vœu de chasteté et l’avait même officiellement demandée en mariage. Et encore qu’elle avait été l’obsession secrète de Bérard, lequel la photographiait discrètement au téléobjectif depuis le balcon de sa résidence universitaire.  N’en jetez plus ! En effet, cette Clara Simek était tout bonnement une proche parente d’Éric Rochant, et toute sorte de rumeurs délirantes couraient à son sujet : elle avait manqué de tenir elle-même le rôle de Nathalie – le réalisateur ne demandait pas mieux mais la production n’avait pas suivi… elle avait revu le scenario… elle avait ajouté des dialogues osés… et ceci et cela…

 

L’intéressée était classée d’ailleurs imprévisible et même borderline. Les quelques fois où elle me témoigna de l’intérêt et me fit des avances un peu explicites, autour de notre tablée habituelle, au café H., plusieurs bonnes âmes vinrent me prévenir : si j'y cédais, j’allais me retrouver dans le plus simple appareil sur le palier, avec mes vêtements balancés dans la rue – au moins pire. Et tout cela après qu’elle m’aurait montré, au lit, des tas de choses interdites… Car il n’y avait pas plus chienne, plus rancunière, plus impitoyable mangeuse d’hommes que Clara Simek… Je ne vous dirai évidemment pas ce qui est arrivé le soir où elle m’invita à boire un verre chez elle. Mais c’est en tout cas amusant de penser que cette fille qui passait pour la garce de service il y a trente ans est à présent une respectable professeur d’université, avec des airs de rombière bourgeoise, des tailleurs pied-de-poule et des collants crème… O tempora, o mores ! Au fait, n’est-ce pas dans Un Monde sans Pitié qu’Hippolyte Girardot, faisant claquer ses doigts, allumait puis éteignait la tour Eiffel ?

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