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Des confessions aux rêveries

Publié le par Nathan Berghen

 

Il est temps que je dise un mot sur ces Rêveries du Promeneur solitaire, un livre qui m’était tombé des mains il y a une trentaine d’années et que je lis ces temps-ci dans le train et dans l’autobus, sur mon lit ou dans mon fauteuil, non seulement avec un intérêt soutenu mais même le plus souvent avec une franche admiration. Cet ultime ouvrage de Rousseau, écrit pendant les deux dernières années de sa vie, prolonge de façon évidente les Confessions, mais le ton en est substantiellement différent. Il a pris de la hauteur, et du délire de la persécution qui gâche le plaisir de lecture du second volume de l’autobiographie, on l'y voit évoluer vers des positions plus apaisées. Les vieux démons le reprennent assez régulièrement, et la moindre occasion est souvent bonne pour qu’il se dépeigne seul contre tous. Ainsi dans l’un des plus célèbres de ces textes, la deuxième promenade, dans laquelle il évoque l’épisode où il fut renversé et assez sérieusement blessé par un gros chien danois. Mais c'est finalement pour conclure que la destinée doit s'accomplir jusqu'à son terme, et qu'alors, s'il le faut, on jugera. La sérénité prend le dessus sur les imprécations et les ratiocinations, et c'est tant mieux.

 

En reparcourant ces textes, on comprend mieux la vénération qu'ont porté à Rousseau les auteurs du premier XIXe siècle, depuis Senancour jusqu’à George Sand dont on connaît peut-être le petit texte consacré au pèlerinage aux Charmettes et les pages émues qu’elle consacra à son Jean-Jacques, ou plutôt au souvenir de l’amour de jeunesse qu’elle avait porté à l’écrivain. « L’aimons-nous encore ? », se demandait-elle, alors qu’elle était elle-même entrée dans la maturité, lorsqu’elle se rendit sur place. Question purement rhétorique. Mais ce n’était pas tant l’autobiographe pionnier des Confessions que Sand et la plupart des préromantiques et des romantiques ont tellement chéri. Sans doute, ils avaient bien conscience de la radicale nouveauté de son entreprise par rapport à celle du mémorialiste classique, qui écrit pour « servir à l’histoire de son temps », comme disait Guizot, et non pour faire l’histoire de l’éveil et de la formation d’une personnalité. Il est vrai qu’encore aujourd’hui, certains passages du récit d’enfance et de jeunesse semblent au lecteur particulièrement audacieux – tous ceux levant le voile sur l’éveil à la sexualité, sur les tentations vécues, et aussi sur les provocations à la débauche subies par le jeune Rousseau, y compris de la part d’hommes adultes, qui donnent lieu à quelques scènes très crues. Cependant, une fois sorti du récit d’enfance et de l’épisode de la résidence auprès de Madame de Warens, la complaisance que met Rousseau à évoquer ses faiblesses et veuleries diverses, quoiqu’abritée derrière l’exigence de complète sincérité par laquelle se constitue le pacte, au tout début, entre lui et ses lecteurs, gardait (et garde encore) quelque chose de suspect. Et s’il avait voulu choquer, avant toute chose, de façon à provoquer des commentaires – tels que celui de Lady Holland, une aristocrate libérale anglaise de l’époque géorgienne, qui écrivait à son fils : « Même la magie du style ne peut voiler l’ignominie de cet homme » ? Il ne faut pas l’exclure, tant les écritures de l’intime sont parfois compatibles avec la volonté d’interpeller, de scandaliser. Rousseau revendiquait, en tout cas, une absolue singularité parmi ses semblables : « Je sens mon cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus. », dit-il dès les premières phrases.

 

L’entreprise des Confessions reste sans aucun doute, une véritable révolution à l’échelle de l’histoire du sujet dans le monde occidental, « une entreprise qui n’avait point de précédent », ainsi que Rousseau l’écrivait avec orgueil, mais dont il ne devina pas qu’elle aurait beaucoup d’imitateurs. Mais il me semble que la vénération dont il a été l’objet, et la révélation que sa lecture a pu constituer pour les hommes et les femmes du XIXe siècle ne tient pas à cela mais plutôt à une manière complètement nouvelle d’approcher l’écriture du sensible. C’est pourquoi les Rêveries fournissent peut-être un meilleur condensé de l’originalité de Rousseau en tant que prosateur. Ce sont des textes en apparence hétéroclites et du point de vue générique, ce sont des textes assez inclassables : digressions plutôt que véritables méditations, ou bien itinéraires sans plan préconçu où l’esprit vagabonde, se nourrissant d’anecdotes et de souvenirs, ou bien se faisant parfois plus spéculatifs, par exemple en philosophie morale. Ils ne sont pas tenus par l’exigence de raconter en allant de la petite enfance vers l’âge mûr et suivre ce fil conducteur du temps qui a filé. Au contraire, leur manière d’appréhender le temps est bien plus libre, et l’écriture et la mémoire s’y allient en toute souplesse, allant et venant sans contrainte. Ils ne dégagent pas non plus la même impression de complaisance et de vanité blessée (voire de névrose obsessionnelle) que la deuxième partie des Confessions, et de toute manière ils ne lient pas le lecteur à l’auteur par le même pacte de véracité que le parcours autobiographique.

Aussi les Rêveries du Promeneur solitaire apparaissent-elles singulièrement plus libres et inventives, d’autant qu’elles sont toutes placées sous le signe d’une écriture exceptionnellement fluide. Je ne m’essaierai pas, bien sûr, dans le cadre de ce blog, à chercher à élucider les secrets de cette écriture. C’est sans doute avec Chateaubriand l’une des plus grandes réalisations de la prose française classique, dépourvue de toute afféterie, de toute facilité, et se déroulant avec naturel, élégance et maîtrise. C’est au final un moment capital, un point de non-retour vers l’exploration de la mémoire et la tentative de restitution des mouvements d’une conscience dont toute la littérature du XXe siècle sera tributaire. « Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même », disait Rousseau, d’entrée, dans la première promenade : il plaisantait, je crois – c’est plutôt nous qui, grâce à lui, ne sommes plus seuls.

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