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Adieu à Jeanne Moreau

Publié le par Nathan Berghen

 

 

Dernier jour du mois de juillet 2017… Arrivés à Paris après de longues heures de route, nous apprenons que Jeanne Moreau est morte. Elle a été trouvée sans vie dans son appartement. Va donc savoir dans quelles conditions elle vivait, ces dernières années, entrée dans la grande vieillesse ?… Ces tout derniers jours, entre nous, nous évoquions justement les centenaires du cinéma français et international, Danièle Lebrun et Kirk Douglas. Et voilà la Moreau partie, à 89 ans, avant eux, à son heure… C’est un bien grand vide, presque comme savoir disparue une vieille amie. Elle ne savait pas, sans doute, combien elle comptait pour tant de gens. En voilà une qui pourra dire, comme ce personnage d’une pièce de Musset : « C’est moi qui ai vécu, et non un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. » Combien peuvent dire cela ? Elle ne devait rien à personne et elle avait toujours tout fait selon son inclination, sans concession. Sa mère était danseuse, son père restaurateur, et on croit comprendre que le bonhomme ne l’avait pas vraiment poussée à monter sur les planches. Dans ma famille, autrefois, on évoquait à demi-mots les racontars qui avaient traîné à propos du tournage des Amants de Louis Malle, dans la région de Blaye je crois… L’ivresse, les frasques et les coucheries sans arrêt… En 1958, ou peu avant, lorsque accompagnés par des accents de Brahms, les images de ces mains, ces bras nus entrelacés sur les draps froissés d’un lit avaient stupéfié la France bien-pensante, celle qui s’apprêtait à se donner au général de Gaulle.

 

Il y a de nombreux hommages dans les journaux, pendant les jours qui suivent. On apprend qu’elle avait été mariée quelques années avec William Friedkin, lui-même octogénaire à présent – ce que j’ignorais tout à fait. Est aussi rappelée son ancienne liaison avec le couturier Pierre Cardin, qui vit encore quant à lui, âgé de 94 ans, et qui était né italien, à proximité de Trévise. Je me souviens d’avoir vu des images ou entendu le discours de Cardin accueillant Jeanne Moreau à l’Académie des Beaux-Arts, il y a quelques années de cela, et je me rappelle son évocation assez crue mais poignante de ce temps révolu, ces années bien lointaines, « Jeanne », disait-il, « quand nous faisions l’amour au Danieli »…

Assez curieusement, pour mon dîner d’anniversaire, il y a quelques mois, mon amie Sandra m’avait offert un ensemble alliant images et musiques – sans savoir que depuis bien longtemps, déjà inconditionnel de l’actrice, je ne pouvais me passer de ses chansons. Exactement comme elle, qui a mis au mur, chez elle, la pochette d’un des plus célèbres 33-tours de la maison Jacques Canetti où Moreau apparaît rieuse, enjouée, une cigarette à la main et un doigt posé sur les lèvres. La compilation permettait de découvrir des images et des chansons très rarement diffusées – le plus collector étant sans doute un duo avec Guy Béart filmé en 1950 – même si chacun pouvait sans doute y pointer des manques. Par exemple, je n’y avais pas trouvé le duo avec Duras inspiré par l’héroïne d’India Song, que je désespère de réentendre un jour (je l’avais sur une cassette audio autrefois), et dont je ne trouve aucune trace, même aux archives sonores de l’INA :

 

– Celle qui vient, dans cette odeur de fleur ?

– Une mendiante.

– Folle ?

– C’est ça… Elle vient de Birmanie.

– À Calcutta elles étaient ensemble.

– Oui, c’était pendant les mêmes années. 

 

Deux voix qu’il est vraiment impossible d’oublier. En tout cas, en regardant cette compilation, on était immédiatement séduit, et même mieux, conquis par les images des galas et des « scopitones » (sorte de vidéo-clips avant la lettre), des vrais inédits, du jamais vu pour moi. Jeanne Moreau y apparaissait bouleversante de jeunesse, d’ardeur… – de douleur contenue parfois. Son visage passait sans arrêt de l’expression la plus rieuse et insouciante à la gravité la plus sombre. Elle trahissait très tôt, à peine âgée de 35 ans, le fléchissement de ses traits dus à l’âge, à l’alcool, aux quatre-cents coups qu’elle faisait tout le temps et partout. C’est cette fragilité inscrite sur ses traits qui me l’a toujours rendue précieuse ; et de manière tout opposée, on peut estimer que même devenue très vieille, elle avait conservé quelque chose d’une secrète innocence dans ses expressions.

 

L’émotion qui me prend en écoutant ces chansons, c’est aussi parce qu’elles représentent pour moi toutes mes années Montparnasse, auprès de M.-K. Dire que je n’avais jamais entendu parler de Jeanne Moreau chanteuse avant de la connaître… Elle aussi, elle avait le vieux 33-tours Jacques Canetti sur une des étagères de son petit deux-pièces près de la rue de la Grande-Chaumière. Jeanne Moreau ne nous quittera pas, parce que comme figure de la féminité et de la liberté elle s’imposera toujours, envers et contre toutes les modes. Tous ces titres défilent et tourbillonnent dans ma tête, avec la folie douce des premières chansons signées Cyrus Bassiak, c’est-à-dire Rezvani, et la gravité de celles tirées plus tard des poèmes de Norge, que Jeanne Moreau rend tellement poignante avec sa voix usée et vibrante en même temps :

 

L’azur c’est trop dur,

 

Le lit c’est trop tendre,

Debout trop futur

Et couché trop cendre.

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