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Doubro d'outre-tombeau

Publié le

 

 

 

24 mars 2017

On apprend la mort de Serge Doubrovsky. Voilà une triste nouvelle, que l'on devinait imminente depuis un certain temps. Il meurt à la veille de ses 90 ans. Les journaux ne disent pas beaucoup de mots d’hommage, à commencer par Libération, qui ne l’aimait pas – je me souviens notamment de cet article méprisant de Michèle Bernstein, « Serge Doubrovsky, tais-toi, les voisins vont nous entendre ! », reprenant une des sentences du livre qu’il adressait à sa femme, en pleine dispute conjugale. Je me souviens que c’est à Mexico que j’ai commencé à lire du Doubrovsky, sans doute quand je m’embêtais ferme, au bureau ou dans cet appartement trop grand et tellement vide, de tout meuble et de toute décoration, que j’avais repris à un coopérant français sur le départ. De là un vieux compagnonnage… C’était un frère, dont la famille, ses deux filles en particulier, était devenue comme la mienne. À présent que j'ai changé de catégorie d'âge, je perçois mieux la vérité toute simple de son itinéraire une fois passé les quarante ans, lui qui avait reconnu être alors entré en analyse parce qu’il ne parvenait pas à surmonter la mort de sa mère. Et bien souvent j'ai en tête le récit qu'il fait dans Un Amour de Soi, de ses séances avec Robert Akeret, le psy qui le suivait à New York : « You’re like an open textbook, Serge, but you’ll be hard to cure ! » Voilà une phrase de bienvenue qui se passe de commentaire – mais peut-être Akeret disait ça à tout le monde, histoire de partir sur de bonnes bases : en tout cas, il ne s’était jamais tellement gêné pour tirer parti de sa clientèle, comme en témoigne le recueil de souvenirs d’analyse qu’il a publié plus tard et dans lequel Doubrovsky s’était reconnu sous le nom de « Sasha », surnommé par l’analyste : « la bête ». S'en était suivie une vraie rupture entre les deux hommes, bien que le Français ait gardé toujours sa gratitude à l'Américain pour la cure qu'il avait suivie sous sa direction.

Doubro ne plaisait pas toujours, ni comme écrivain, ni comme personne. Je me rappelle qu’il a eu aussi une polémique pénible avec un de ses cousins, Marc Weitzmann, à propos des confidences relatives à sa femme autrichienne, Inge, disparue pendant la rédaction du Livre Brisé. La crudité de certaines de ses anecdotes conjugales avait choqué certaines bonnes âmes – ça lui plaisait, et c'était un jeu sans doute. La manière dont il avait enterré cette femme, l'héroïne du Livre Brisé, sous les pages de ce roman avait également été mal comprise. Un certain Pivot Bernard s'est montré assez injuste à ce propos, au cours d'une émission d'Apostrophes… Lui ne voyait pas quoi faire et dire d'autre qu'écrire face à cette perte, sans doute déclenchée par l'écriture autoréflexive qu'il promouvait : faut-il lui en vouloir d'avoir voulu laisser à cette femme ce monument de mots ? Je ne sais. Comme pour tout écrivain, mieux vaut faire abstraction de sa conduite dans les affaires humaines et les passions, c'est plus sage – cela vaut pour Rousseau, pour Constant, pour Flaubert, pour bien d'autres… C'est bien l'œuvre qui nous intéresse, pas vrai ? Cela va sans dire mais dans un pareil cas de figure cela va quand même mieux en le disant. Il ne fait aucun doute que Doubrovsky était un individu terriblement destructeur pour tous ceux qui l’approchaient, tellement son angoisse de ne pas être assez aimé le rendait fuyant et tyrannique, et le conduisait à se servir sans scrupule de ceux qu’il aimait le plus. Que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre, et nous verrons bien.

Le critique littéraire peut apparaître daté. Ce n'est pas mon avis, et je suis convaincu qu'il a laissé sur Proust un livre magistral (La Place de la Madeleine, écriture et fantasme chez Proust) et qu'il a renouvelé fortement l'approche littéraire de l'autobiographie, notamment avec ce qu'il a écrit sur Sartre. Il agaçait par ses sentences, ses jeux de mots, oui sans doute. Ainsi, quand il écrit à propos du narrateur de la Recherche : "Écrire, c'est tout bonnement se branler sur une tombe"... Mais le contexte s'y prêtait, avec l'âge d'or du structuralisme, et il y avait chez lui un vrai sens de la provocation. Quel auteur de sa génération n'en a pas abusé, du reste, de ces formules ? On en cite toujours aujourd'hui tombées de la bouche de Lacan qui ne valent pas celles-là, à mon avis du moins. 

Je me souviens aussi qu'après l'avoir découvert au Mexique, je m'étais rendu à l’Université de Nanterre assister à un colloque sur l’autofiction dont il était l'organisateur, sans doute à la fin des années 1990. J’avais été frappé par sa toute petite taille, et par son air ou sa propension à porter le malheur du monde sur ses épaules non sans garder quelque part un petit côté satisfait, content de lui (c’est d’ailleurs ce que m’avait dit à son sujet Dominique Fernandez, un autre auteur que j'ai brièvement fréquenté à cette époque, et qui le jalousait probablement). Tout cela, en tout cas, cela se situait bien avant que la notion d'autofiction connaisse son actuelle fortune, et avant qu'on consacre à Doubrovsky des journées d'études et des thèses. Sans doute n'a-t-il pas été pour rien dans le processus de reconnaissance/validation de ce sous-genre littéraire, qui équivalait à lui faire une sorte d'autopromotion. Mais je ne cesserai jamais de penser à certaines scènes de ses romans. Et l'évocation de l'Amérique, dans Fils. Et la rencontre dans le train, dans cette nouvelle de La vie, l’instant avec cet homme qui le reconnaît et qui lui dit : « Est-ce que vous n’êtes pas Julien Doubrovsky ? », réveillant tout ce passé de la guerre et de l'Occupation.

J'aimais aussi la manière dont il reprenait et détournait la formule de Freud : « Depuis que j’ai commencé à m’observer, j’ai commencer à me trouver très intéressant », avec une nuance de sérieux et une autre d’autodérision, bien entendu. C’est évident aussi qu’il avait un background, en tant que juif, en tant que rescapé, et en tant que personnalité écartelée des deux côtés de l’Atlantique, que ne peuvent afficher aucun des pâles admirateurs et imitateurs qu’il a eus en France depuis vingt-cinq ans environ. Le voilà arrivé au bout de son parcours, soulagé sans doute d’en avoir fini. Une raison de plus pour moi d’aller au cimetière de Bagneux – j'ai fini par le faire en février 2018…

 

Peu de temps après avoir rédigé ces lignes, j'ai découvert que Robert U. Akeret était lui-même mort, moins de six mois avant l'écrivain, le 12 novembre 2016. Veuf depuis trois ans déjà, il est « parti paisiblement », écrivait le New York Times du 4 décembre, laissant quatre filles et plusieurs petits-enfants.

He was a successful psychoanalyst and author. Born in Zurich, Switzerland in 1928, Robi immigrated to the U.S. with his mother, Emmi Akeret. Robi received his doctorate from Columbia University and his certificate in psychoanalysis from the William Alanson White Institute, where he trained with Rollo May and Erich Fromm...

Sa grande technique était d'encourager les patients à commenter ou interpréter des photographies, et il avait même écrit plusieurs ouvrages de méthode là-dessus. C'était un homme qui avait réussi, bien mieux que Doubrovsky, et la nécrologie du NYT rappelle que ses livres se vendaient et qu'il en faisait la promotion dans plusieurs des talk-shows les plus célèbres de la télévision américaine. Le journal évoque encore ses étés champêtres sur les bords du lac Champlain où il faisait du bateau et possédait une propriété. À ce simple rapprochement de dates, quant à moi, j'ai mieux compris pourquoi j’avais vu ces deux-là comme des frères, et comme des frères pour moi, d’une certaine façon, aussi. Cette disparition, le jour-même de mon anniversaire, ne peut pas être une simple coïncidence – du moins je veux le croire ainsi.

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