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120 battements par minute, et même plus

Publié le par Nathan Berghen

 

 

 

Au début de l’après-midi, nous allâmes voir 120 battements par minute, le film qualifié de « bouleversant », de véritable « coup de poing », que célèbraient les affiches dans tout Paris. Au premier abord, au tout premier plan dévoilé sur l’écran, on découvre que les auteurs ont touché juste, tant on croirait revivre exactement l’inspiration de cette époque d’urgences et de mobilisations. Au-delà même des opérations coup de poing contre les « autorités » établies de la lutte anti-sida ou contre les laboratoires, le plus touchant ici est de voir restituée la sociabilité militante qui faisait l’originalité de ce milieu. Le récit se déroule en suivant le fil de l’implacable maladie qui frappe l’un des héros séropositifs, et le spectateur reste longtemps dans le même étonnement de voir si parfaitement rendue cette atmosphère de fête gâchée, d’émotions exacerbées, de peur aussi, qui régnait alors dans les milieux homos.

Et puis, au fil des minutes,  succèdent quelques interrogations. Elles n’ont jamais été absentes, en réalité, dans le monde de la lutte anti-sida, d'une telle manière que les simples « sympathisants » ne sont pas toujours venus aisément à ces mouvements, et particulièrement à celui-là. Car ce film traitant du militantisme est lui-même imprégné d’un esprit militant et il serait difficile, du reste, qu’il en soit autrement. D’une certaine manière, et parfois avec une bonne dose de complaisance, quoi que les auteurs du film aient pu en dire, c’est toute l’idéologie d’Act-Up qui s’y trouve résumée, entre intransigeance et détermination, souvent, et un peu d'infantilisme, quelquefois.

 

Ces gars-là étaient persuadés que leur combat était politique, et d’emblée ils savaient que c’était un point sur lequel tout le monde ne les suivrait pas. Dès le début de leur aventure, en effet, on pouvait leur opposer que les pouvoirs publics français avaient réagi, avec un timing tout de même respectable, et qu’ils s’étaient refusé au déni qui longtemps a prévalu dans certains pays. Et qu’ils avaient présenté des plans à la tribune de l’Assemblée nationale, et qu’ils n’avaient pas esquivé le scandale du sang contaminé, et qu’ils avaient mis en place des campagnes de prévention – mais pour les gens d’Act-Up, cela ne pouvait pas convenir ni suffire, cela c’était impossible. Les affiches n’étaient jamais assez audacieuses, les slogans jamais assez crus, les marginaux ou les toxicos n’étaient jamais assez ciblés, etc, etc. Et ils s’étaient persuadés qu’eux, entre tous, ils voyaient juste, qu’ils avaient leurs méthodes et leurs valeurs, bref qu’ils étaient complètement à part dans l’univers des associations défendant les malades. Pour eux, en bref, les pouvoirs publics, les entreprises, les agences d’État, les laboratoires, personne n’en faisait jamais assez. Fabius et Mitterrand étaient des « assassins » par omission et par inaction.

 

Il y avait donc sur les actions de terrain et dans les discours tenus pour sensibiliser le public un certain nombre d’amalgames et d’injustices – c’est ainsi qu’une partie de la jeunesse, concernée par la propagation du virus du sida mais non engagée dans leur combat, percevait les choses, non sans raisons, à cette époque-là. Et sans nécessairement l’avoir souhaité, 120 battements par minute le donne d’ailleurs à voir – c’est plutôt à son honneur, me semble-t-il. Si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous, suggèrent bien clairement certains des personnages, qui n'ont peut-être, c'est vrai, pas d'autre choix. Aucune posture compassionnelle n’était en tout cas possible dans une telle perspective, et seule comptait une logique d’affrontement et de révolte. Si jamais il est mal luné, le spectateur qui a vécu cette période des années 1980 et 1990 ira même légitimement jusqu'à se demander : et tout cela, en fait, pour arriver à quoi ? Rien de plus exact, se dira-t-il, que ces scènes d’assemblées générales, ou d’audition des représentants des labos, devant lesquelles on a du mal à ne pas penser que ce monde associatif et militant est décidément adéquat à son concept, un peu toujours régi par les mêmes logiques de surenchère, de provocation, de faux procès, de rivalités…

 

Mais même pour le spectateur mal luné qui ne se reconnaît pas dans cet univers, la réserve ne dure pas et le film gagne son pari. Car cette révolte vécue par une génération hétéroclite de jeunes gens et jeunes femmes contre un sort absurde et contre une forme de silence imposée par la collectivité, il l’éclaire remarquablement. Ces rangs de manifestants clairsemés, tout d’un coup, par la disparition ou l’hospitalisation d’Untel ou d’Untel… Ces résultats d’examens que l’on attend entre terreur et espoir… Cette agonie qui est montrée, tout à la fin, où un jeune homme vif et brillant s’éteint sous les yeux de ses très proches, lentement, où l’apathie succède à la souffrance et la souffrance de nouveau à l’abattement… Qu’on les reconnaisse pour les avoir reçus en plein cœur ou juste pour les avoir vécus de manière indirecte, ou bien qu’on les aperçoive pour la toute première fois à l’occasion de cette projection, assis dans son fauteuil, au cinéma, cela n’en est pas moins cruel, cela n’en est pas moins poignant – d’autant qu’ici c’est remarquablement interprété par des acteurs jeunes et bien choisis. Et combien il est difficile de ne pas se projeter en arrière en pensant à toutes ces victimes à qui le destin a refusé d’avancer en âge, ces jeunes hommes pour qui tout s’est arrêté à vingt-cinq ou à trente ans : Michel Rey, Nordine Zaïmi, Hervé Bastien, Alberto Velasco, … pour ne citer que ceux que j’ai un peu connus, tous partis depuis bien longtemps maintenant et relégués aujourd’hui parmi les ombres…

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